Publié par : Doudou Sow | 16 février 2016

Sous-représentation des minorités visibles ou racisées : un débat de société

Photos du journal OpenTele

Photo Débat télévisé: Le Québec sait-il intégrer ses immigrants? >- OPEN TÉLÉ MATV avec Sophie Durocher -12 mars 2015-Montréal

Sous-représentation des minorités visibles ou racisées[1] dans les organismes publics et certaines entreprises privées : un débat de société

Le Québec a souvent défendu la pertinence et l’utilité d’une fonction publique représentative de l’ensemble de la population québécoise. Le Québec reste la province canadienne où le secteur public est très important.

Des programmes d’égalité en emploi dans les organismes publics qui datent depuis très longtemps peinent à donner des résultats concrets. Les chiffres actuels d’intégration de minorités culturelles dans les organismes publics sont de loin inférieurs à la cible.  Les nouveaux chiffres rendus publics par le journaliste Thomas Gerbet d’ICI Radio-Canada indiquent un maigre pourcentage (en moyenne 5% sur une population de 11% dans la province québécoise) de minorités visibles dans le secteur public québécois. Une situation de faible taux d’intégration des minorités visibles ou racisées dans la fonction publique risque de perdurer. On peut présumer que l’application de la loi d’accès à l’égalité en emploi va être encore plus problématique dans un contexte où le gouvernement ne remplace pas les départs à la retraite[2].

L’austérité ou la «période de rigueur budgétaire » affecte tous les secteurs d’activité. Mais en réalité, les membres des communautés culturelles («minorités visibles et minorités ethniques») n’ont jamais été très nombreux dans les administrations publiques. La faible représentation des minorités ou communautés racisées au sein de la fonction publique québécoise devenait même un boomerang pour le gouvernement libéral provincial à chaque fois qu’il prônait la diversité ethnoculturelle dans les entreprises privées. Le rapport abrégé, Bouchard Taylor Fonder l’avenir : le temps de la conciliation, publié en 2008, en faisait d’ailleurs mention.

« Ces groupes [minorités ethniques] représentaient en 2001, 11,4 % de la population active du Québec mais seulement 3,7 % des effectifs en 2007. La situation du Québec à cet égard serait l’une des pires en Amérique du Nord[3]. »

Le rapport tirait la sonnette d’alarme sur l’application du programme d’égalité en emploi auprès des groupes culturels. La loi d’accès à l’égalité en emploi dans les organismes publics vise de nobles objectifs qui ne sont pas, hélas, atteints.

Le recensement de Statistique Canada de 2011 indique que, dans la province québécoise, les Noirs représentent 28,7 % d’entre eux, suivis des Arabes 19,6 % et des Latino-Américains 13,7 %. « Selon l’Enquête nationale auprès des ménages de 2011, la proportion de la population québécoise appartenant à une minorité visible atteint 11,0 % (850 235 personnes) comparativement à 8,8 % (654 350 personnes) en 2006[4] ».

Selon la Loi sur l’accès à l’égalité en emploi dans les organismes publics, «  Les membres des minorités visibles sont des personnes, autres que les Autochtones, qui ne sont pas de race ou de couleur blanche. »[5]

La récente enquête du journaliste Thomas Gerbet d’ICI Radio-Canada sur la question de la sous-représentation des minorités visibles dans toutes les sphères des organismes publics du Québec jette un pavé dans la marre et continue d’enflammer les réseaux sociaux. « Les minorités visibles sont encore trop rares parmi les employés du secteur public québécois. Une compilation de Radio-Canada parmi les données de 500 organismes employant plus de 600 000 travailleurs permet de mesurer le retard accumulé par plusieurs institutions dans l’embauche de personnes de couleur… [Notre compilation démontre qu’il manque près de 25 837 minorités visibles dans les organismes publics québécois et des centaines d’autres dans les ministères. Les données analysées sont un portrait de la situation entre 2010 et 2013. Il s’agit des chiffres les plus récents disponibles. La situation actuelle peut avoir évolué depuis]».

Cette enquête exhaustive et solidement documentée constitue une valeur ajoutée et un outil de travail pour des chercheurs, des analystes et des citoyens s’intéressant, de près ou de loin, à la richesse de la diversité ethnoculturelle dans tous les sens du terme. Il devient pertinent donc de se saisir de ce travail du journaliste pour en faire une analyse plus large permettant de cerner les différents enjeux de l’intégration et de la réelle place des minorités visibles dans la société québécoise.

L’enquête souligne l’effort de certaines institutions (villes, milieu de la santé, commissions scolaires, cégeps et collèges, police, fonction publique provinciale et  secteur privé). Elle dresse aussi un constat peu reluisant pour certaines institutions en matière d’intégration en emploi des minorités visibles.

Si certaines administrations publiques (la Société de transport de Montréal (STM) avec 17 % de ses effectifs issus de minorités visibles, la Commission scolaire de Montréal (considérée comme une organisation modèle pour ses efforts de recrutement avec une cible presque atteinte), le CHSLD Château Westmount (respect total de la cible pour un petit organisme); la Ville de Montréal qui compte 6 % d’employés issus des minorités visibles, les hôpitaux comme le CHUM, St Mary’s, Maisonneuve-Rosemont, Sacré-Coeur , les collèges Vanier, Dawson et LaSalle, etc.) méritent d’être félicitées et encouragées pour leur contribution à un Québec inclusif et moderne. D’autres traînent de la patte et ont intérêt à s’inspirer des pratiques gagnantes d’administrations publiques comme la STM pour le recrutement des citoyens issus de l’immigration. La Société des alcools du Québec (SAQ) (38 minorités visibles parmi ses quelque 6000 employés), Hydro Québec (312 « personnes de couleur » sur un effectif de plus de 20 000), la Sûreté du Québec (26 minorités visibles sur un effectif total de 5732 personnes, soit environ 2 %) se font le plus pointer du doigt en raison de leur immobilisme face au recrutement des Québécois issus de l’immigration.

La problématique soulevée sur la sous-représentation des citoyens issus de l’immigration devrait donc entrainer un débat de société dans une perspective pédagogique et de matérialisation d’un projet de société inclusif. Il faut dans ce sens agir pour une meilleure application des lois afin de contrer la discrimination systémique et rappeler à tous les protagonistes leurs obligations à l’égard des mesures.

Malgré la mise en place des outils juridiques pour contrer ce phénomène, des blocages existent, d’où la nécessité d’une plus grande sensibilisation et d’une éducation interculturelle.

Les statistiques catastrophiques concernant les communautés, notamment les Noirs africains, les Haïtiens et les Maghrébins, constituent un signal d’alarme. (Lire à ce sujet article : Minorités racisées et discrimination systémique : état des lieux). Selon certaines statistiques, la non-reconnaissance des diplômes et des compétences est l’une des causes de la pauvreté chez les personnes immigrantes. Une surreprésentativité des immigrants dans les indicateurs de pauvreté devrait également amener à lutter contre l’exclusion sociale par des politiques d’employabilité efficientes et une plus grande ouverture de la société d’accueil aux multiples défis d’intégration socioprofessionnelle des néo-Québécois. Un débat de société permettra à tous les acteurs de s’interroger réellement sur la place que les institutions québécoises réservent aux personnes immigrantes. Les défis en matière d’intégration des néo-Québécois sont nombreux et doivent incontestablement se traduire par des actions concertées et efficaces.

La non-reconnaissance des acquis entraîne systématiquement une déqualification et un sous-emploi chez les immigrants appartenant à des professions et métiers réglementés. L’analyse des politiques publiques centrées sur l’accès au marché du travail illustre une déqualification et son corollaire, la précarité et l’absence de réussite professionnelle de certaines catégories de population.

« Les nouveaux immigrants affichent un taux de chômage 3 fois supérieur à celui des natifs[6] ». « Un immigrant peut espérer retrouver un niveau de vie correspondant à celui des natifs après vingt ans d’établissement[7]. » « Les écarts de revenus entre les immigrants et les natifs sont démesurés et ont tendance à se creuser[8]. » « La racialisation de la pauvreté est depuis plusieurs années un phénomène bien réel qui va en s’accroissant[9] ». « Ces faits documentés, analysés, décortiqués sont devenus quasi banals tant ils sont connus de tous depuis une vingtaine d’années. On semble espérer trouver la recette magique sans avoir à repenser nos politiques, nos pratiques et à adapter nos services[10] », pouvait-on lire dans le mémoire présenté par la Table de concertation des organismes au service des personnes réfugiées et immigrantes (TCRI) à la Commission de la culture et de l’éducation dans le cadre de la consultation du gouvernement du Québec sur le projet de loi 14 modifiant la Charte de la langue française et la Charte des droits et libertés de la personne.

La représentativité dans le pouvoir et l’intégration en emploi dans tous les secteurs d’activité constituent une des solutions pour régler le problème. La présence dans les lieux de pouvoir et de représentation des différentes communautés rend crédible l’image de personnes immigrantes compétentes.

Des solutions visant à souligner les réussites des personnes issues des communautés culturelles et à encourager l’apprentissage de la différence doivent davantage être mises en œuvre. Il faut faire valoir les bons coups des personnes immigrantes.

L’intégration des personnes immigrantes au Québec doit être un débat de société. L’implication de tous les partenaires concernés permettra aux acteurs politiques de travailler ensemble sur la question de l’immigration et de l’intégration des personnes immigrantes au-delà des partis politiques pour éviter toute partisannerie.

L’intégration socioprofessionnelle est nécessaire pour une participation active de l’immigrant dans la société québécoise. Le gouvernement a la responsabilité de s’assurer que les personnes immigrantes bénéficient d’un soutien et d’un accompagnement pour faciliter leur intégration. De la même manière, les personnes immigrantes devraient mettre tous les atouts de leur côté pour prendre leur place dans cette belle société.

Il serait urgent, dans la perspective de favoriser le vivre-ensemble harmonieux, d’appliquer des solutions efficaces qui ont déjà été émises. Il faut faire de telle sorte que les engagements pour faciliter l’intégration des immigrants se traduisent en actes concrets. L’accélération de la reconnaissance des compétences professionnelles des personnes immigrantes ne doit pas être un vœu pieu exprimé par les ordres professionnels.

Le visage du Québec a beaucoup changé et évolué au fil des ans. Le Québec de 2016 est différent du Québec de 1960 et le sera encore bien plus en 2031. Une étude de Statistique Canada « Le nouveau visage du pays, horizon 2030 », parue en mars 2010, dresse un nouveau visage du pays du multiculturalisme, le Canada.

L’adhésion des immigrants à la société québécoise passe inévitablement par la lutte contre la précarité, leur déficit d’intégration professionnelle et leur isolement.  Le discours de la nécessité de l’immigration et de sa nécessaire intégration peut faire amener la société d’accueil à changer le regard sur les immigrants. On doit faciliter leur intégration socioprofessionnelle dans le respect des valeurs de la société d’accueil mais en même temps sur la juste reconnaissance de l’apport des immigrants sur les plans économique, démographique, social et culturel.

Les membres de minorités visibles ne constituent pas un problème, mais sont, au contraire, une solution aux problèmes de pénurie de main-d’œuvre appréhendée et réelle. À ce titre, il faut faciliter leur intégration harmonieuse par le biais de la scolarité et du marché du travail. Le développement de la relève et de la diversité est à ce prix!

 

Pour aller plus loin sur le sujet de la sous-représentation des minorités racisées dans les administrations publiques et les entreprises privées québécoises, lire nos prochains articles :

Minorités racisées et discrimination systémique : état des lieux

La Loi d’accès à l’égalité en emploi : dualité de la sensibilisation et de la coercition

La discrimination positive, une des solutions pour lutter contre la sous-représentation de certaines minorités visibles dans les administrations publiques québécoises

[1] L’analyse de la réalité de l’immigration au Québec nous démontre que la terminologie utilisée (les minorités ou communautés racisées (terme sociologique) ou minorités visibles (terme juridique) pour catégoriser telle ou telle population ou communauté, peut souvent entraîner  des polémiques.

[2] Lire au sujet du gel du recrutement dans la fonction publique cet article de Jean-Marc Salvet : « Exclusif, Fonction publique: Québec décrète un gel des embauches », Le Soleil, 28 janvier 2013.

[3] Gérard Bouchard et Charles Taylor, Fonder l’avenir : le temps de la conciliation, Québec, Commission de consultation sur les pratiques d’accommodement reliées aux différences culturelles, Québec, 2008, p.86, 99 p.

[4] Ministère de l’Immigration, de la Diversité et de l’Inclusion,  Fiche synthèse sur l’immigration et la diversité ethnoculturelle au Québec, p.3.

[5] « À titre indicatif, voici quelques exemples de personnes qui sont considérées comme faisant partie d’une minorité visible au sein de la Loi (Veuillez noter toutefois que cette liste n’est pas exhaustive) : Les Noirs (Africains, Haïtiens, Jamaïcains,…) ; les personnes originaires d’Asie occidentale et Arabes (Arméniens, Iraniens, Libanais, Marocains, Algériens, Égyptiens, Turcs,…) ;  les personnes originaires de l’Asie du Sud (Bengalis, Tamouls, Indiens de l’inde,…); Chinois (Hong Kong, Chine, Mongolie,…); Coréens ; Japonais ; les personnes originaires de l’Asie du Sud-est (Vietnamiens, Cambodgiens, Thaïlandais, Laotiens,…); Philippins ; les Insulaires du Pacifique ; les personnes originaires d’Asie occidentale et Arabes (Arméniens, Iraniens, Libanais, Marocains, Algériens, Égyptiens, Turcs,…) ; Latino-américains (Brésiliens, Colombiens, Cubains, Péruviens, Guatémaltèques,…) ».

[6] Institut de la statistique du Québec, 2009. Le  taux de chômage des immigrants de moins de 5 ans est de 22.4% comparativement à un taux de 7.6% pour les natifs.

[7] Statistique Canada, Recensement de 2006. Les nouveaux immigrants ont un taux de faible revenu après impôt se situant à 34,1 % comparativement à un taux de 9.7% pour les personnes nées au Canada.

[8] Statistique Canada, recensement 2006. L’écart de revenu annuel médian entre les non-immigrants et les immigrants était de 3 721$ en 2001 et de 5 856$ en 2005.

[9] Anderson Johan, Conseil canadien de développement social, 2005, Recensement 2001. À Montréal, le taux de pauvreté des minorités visibles était de 46% et de 24% pour le reste de la population. Cité dans le Mémoire de la TCRI, p.8.

[10] Mémoire présenté par la Table de concertation des organismes au service des personnes réfugiées et immigrantes (TCRI) à la Commission de la culture et de l’éducation dans le cadre de la consultation du gouvernement du Québec sur le projet de loi 14-Loi modifiant la Charte de la langue française, la Charte des droits et libertés de la personne et d’autres dispositions législatives, février 2013, p.8, 19 p.


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