Publié par : Doudou Sow | 20 février 2016

Minorités racisées et discrimination systémique : état des lieux

Images Doudou Livres« Plusieurs recherches le démontrent : les personnes immigrantes et les femmes en particulier rencontrent encore trop d’obstacles à leur intégration à la communauté québécoise. Et cette discrimination systémique nécessite des changements majeurs. La FTQ est consciente de ses responsabilités en matière de droit à l’égalité auprès de ses membres. » (Daniel Boyer, président de la Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec, audition Assemblée nationale du Québec, mercredi 27 janvier 2016).

L’emploi demeure, de manière évidente, le premier facteur socialisateur et intégrateur de l’individu dans une société. L’état des lieux sur la question de l’intégration en emploi des immigrants, notamment des Noirs, permet de dresser un tableau moins reluisant. Il existe un constat souvent partagé par des recherches scientifiques, mais aussi par les organismes communautaires sur le terrain, sur les difficultés d’intégration de certaines  communautés culturelles, comme le révèlent une certaine précarisation des emplois qu’elles occupent, mais aussi et surtout un taux de chômage inacceptable. Les statistiques démontrent en effet un taux de chômage très élevé chez les minorités visibles[1].

Compte tenu du taux de chômage très élevé de certaines catégories de la population (en l’occurrence les membres des minorités racisées : Maghrébins, Haïtiens et Noirs africains) et du manque de financement et de reconnaissance des organismes communautaires voués à l’intégration des personnes immigrantes, certains acteurs socioéconomiques se demandent si l’immigration est bel et bien une priorité gouvernementale.
Le Québec reçoit en moyenne 50 000 immigrants par an[2]. Le recensement de Statistique Canada de 2011 indique que, dans la province québécoise, les Noirs représentent 28,7 % d’entre eux, suivis des Arabes 19,6 % et des Latino-Américains 13,7 %.

La discrimination systémique n’est rien d’autre qu’une succession de difficultés engendrées par le système qui aboutit à la compilation d’une difficulté débouchant sur une autre encore plus grande, grave ou problématique. La discrimination systémique est un ensemble d’obstacles structurels interreliés qui nécessite un changement du système, comme la problématique des médecins étrangers, et, de manière générale, la question de la non-reconnaissance des acquis et des compétences des personnes immigrantes.

Malgré l’importance des avantages de la diversité, des cas de discrimination sont rapportés dans la presse et au sein de certains organismes communautaires. Certains employeurs ont tendance à privilégier un profil ethnoculturel en fonction d’une expérience positive ou négative ou de la réputation de la clientèle (discrimination patronymique par exemple : consulter à ce sujet le reportage de Thomas Gerbet de Radio-Canada, du 17 février 2014, intitulé Changer de prénom pour s’intégrer : quand Youssef devient Joseph).

En commission parlementaire sur le projet de loi sur la réforme de l’immigration, le président de la Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec, Daniel Boyer, dénonçait même le problème de discrimination systémique en lien avec la problématique de reconnaissance des acquis et des compétences. Daniel Boyer, lors de la période d’échange avec la ministre de l’Immigration, de la Diversité et de l’Inclusion, Kathleen Weil, disait ceci :

« Écoutez, il y a de la discrimination. Il y a de la discrimination, du racisme autant de la part des employeurs, autant dans nos rangs, hein? Ce n’est pas simple, cette problématique-là. Les Maghrébins, ils sont scolarisés, ils sont bien souvent francophones. Donc, pourquoi ils ne se trouvent pas d’emploi? Parce qu’il y a une situation discriminatoire à leur égard. […] Mais on a à se questionner. Il y a, oui, de la discrimination, du racisme, mais il y a aussi de la reconnaissance d’acquis qu’il faut régler[3]», conclut-il sur un ton navré.

Même si la discrimination n’a pas atteint une proportion alarmante au Québec comparativement aux pays européens, elle constitue une réalité dans l’accès au monde du travail. Un déni total et systématique empêche de comprendre la complexité de l’intégration des personnes immigrantes. Il est cependant certain qu’il n’est pas exclusivement le facteur ou le seul facteur déterminant dans l’embauche des personnes possédant un diplôme de l’enseignement postsecondaire.

Même si le Québec est une société tolérante, il y a des entreprises, des individus ou des institutions qui adoptent des pratiques discriminatoires pour plusieurs raisons (comportements humains dus à l’ignorance, à la peur ou au maintien de pouvoirs, etc.).

Conclusions de trois rapports de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse (CDPDJ) sur une discrimination systémique de certains groupes de la population québécoise

Le débat sur la place réelle des néo-Québécois au sein de leur société d’accueil demeure plus que jamais d’actualité, notamment si l’on se fie à la dernière enquête du journaliste d’ICI Radio-Canada Thomas Gerbet sur la sous-représentation des minorités visibles dans les organismes publics  et aux dernières conclusions de trois rapports de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse (CDPDJ) sur une discrimination systémique de certains groupes de la population québécoise (discrimination à l’embauche des minorités « racisées », médecins étrangers, profilage racial).

  • Les conclusions de L’étude Mesurer la discrimination à l’embauche subie par les minorités racisées: résultats d’un «testing» mené dans le Grand Montréal effectuée par Paul Eid et rendue publique en mai 2012, étude plus connue sous le nom de « Mieux vaut se nommer Bélanger que Traoré »;
  • Les résultats d’une enquête menant à une discrimination systémique des médecins diplômés hors du Canada et des États-Unis (DHCEU), le 16 novembre 2010;
  • Le rapport de 2011 qui valide l’existence du profilage racial et discrimination systémique des jeunes racisés, un rapport de la consultation sur le profilage racial et ses conséquences un an après : état des lieux, Louise Brossard, chercheure, 13 Juin 2012.

La Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse (CDPDJ), dans une étude parue en mai 2012, a révélé une discrimination systémique à l’égard de certaines minorités ethnoculturelles. L’auteur de l’étude Paul Eid, qui a utilisé la formule recommandée par le Bureau international du travail (BIT), révèle que les minorités ou communautés racisées (terme sociologique) ou minorités visibles (terme juridique) subissent une discrimination environ une fois sur trois de la part des employeurs québécois. « L’étude de la Commission Mesurer la discrimination à l’embauche subie par les minorités racisées: résultats d’un «testing» mené dans le Grand Montréal :

« a […] démontré que les candidats aux noms à consonance africaine ont été nettement plus désavantagés que les candidats ayant des noms arabes ou latino-américains. Ainsi, le candidat au nom à consonance africaine pour un emploi peu ou non qualifié a été évalué plus négativement, avec un taux net de discrimination de 42,1 %, contre 35,1 % pour le candidat arabe, suivi plus loin derrière, par le candidat latino-américain avec 28,3 %. En ce qui concerne les emplois qualifiés, le taux de discrimination chez le candidat au nom à consonance africaine a été de 38,3 %, contre 33,3 %, pour les candidats arabes et 30,6 % pour les candidats latino-américains[4]. »

Le décryptage de l’étude quantitative de Paul Eid, chercheur pour la Commission des droits de la personne, qui a duré six mois a le mérite de soulever plusieurs problèmes, mais aussi de faire apparaître quelques surprises. Les candidats fictifs présélectionnés pour l’étude avaient toutes les compétences généralement requises pour intégrer le marché du travail québécois (bilinguisme, formation acquise au Québec, etc.). Le mérite aussi de l’enquête se situe au niveau de l’échantillonnage représentatif des offres d’emploi, même si l’auteur reconnait lui-même que l’échantillonnage sur les employeurs publics est très faible.

« Le « testing » a notamment révélé que le taux de discrimination varie très peu selon que l’organisation testée soit une entreprise privée (37 %) ou un organisme sans but lucratif (OSBL) (35 %) », mentionne le communiqué de la CDPDJ.

Les statistiques catastrophiques concernant les communautés, notamment les Noirs africains, les Haïtiens et les Maghrébins, constituent un signal d’alarme. Si l’on se fie à certaines données et analyses sur la situation des immigrants, l’on peut se questionner sur la précarisation de cette catégorie de personnes, en particulier les minorités visibles, et plus grave encore, d’une partie de ces minorités visibles.

Mais, en attendant que les différents acteurs arrêtent de se renvoyer la responsabilité de l’échec de l’intégration des personnes immigrantes notamment les minorités visibles, les chiffres, tristement, continuent à parler d’eux-mêmes.

Le récent reportage de la journaliste d’ICI Radio-Canada Azeb Wolde-Giorghis « Emplois et minorités visibles : une course à obstacles » faisait même remarquer que  « le taux de chômage est deux fois plus élevé chez les minorités visibles (13,3 %) que dans la population générale (7,2 %), selon les données de Statistique Canada pour 2011. » (Le défi de trouver du travail pour les diplômés issus de l’immigration).

Les chiffres alarmants de Statistique Canada et de la CDPDJ sur certaines communautés culturelles : données et éléments factuels

Le taux de chômage le plus élevé est observé chez des personnes qui maîtrisent très bien la langue française, à savoir les Maghrébins, les Haïtiens et les Noirs africains francophones. Les chiffres actuels sur le chômage des immigrants rendus publics en février 2016 dans le cadre des consultations publiques sur la réforme en profondeur de l’immigration portant sur la déclaration d’intérêt, pour un meilleur arrimage entre les besoins des employeurs et les profils sélectionnés, démontrent également l’échec de l’intégration économique des immigrants.

Les nouveaux chiffres de 2015 indiquent un taux de chômage de 18 % chez les immigrants qui comptaient moins de cinq ans de résidence contre 7,6% pour la population native du Québec[5]. Le milieu des affaires concède même que le taux de chômage des immigrants arrivés depuis moins de cinq ans est trois fois plus élevé par rapport à celui des personnes nées au Canada. En 2008-2012, le Maroc, l’Algérie, la France, la Chine et Haïti constituaient les cinq principaux pays de naissance des nouveaux arrivants au Québec si l’on se fie aux données publiées par l’Institut de la statistique du Québec (ISQ)[6].

Les Maghrébins, les Africains, les Asiatiques sont plus touchés par le chômage, comme le démontrent plusieurs études québécoises et canadiennes, alors qu’ils sont titulaires d’un diplôme universitaire (plus de 14 années de scolarité). On a même tendance à penser que plus ils sont scolarisés, moins de chances ont les immigrants venant des régions de l’Asie, de l’Afrique, du Maghreb, d’intégrer le marché du travail. Pourtant, la plupart d’entre eux, bien que devant comprendre les us et coutumes québécois, possèdent des compétences ou exigences reliées aux besoins du marché du travail. Peu d’études font mention de cas de discrimination comme étant un obstacle à l’intégration des gens venus d’ailleurs avec des noms exotiques. Les acteurs évitent souvent de prononcer les mots racisme ou discrimination puisqu’ils évoquent un concept trop accablant et moins vendeur quand il est question d’intégration. Il faut quand même souligner les mérites de l’étude Paul Eid qui a touché du doigt le problème de discrimination systémique à l’égard des communautés culturelles.

L’emploi est la pierre angulaire de l’intégration des personnes immigrantes. Néanmoins, les chiffres alarmants de Statistique Canada sur certaines communautés culturelles, publiés en février 2008, révélaient que le taux de chômage de la population en général est de 7 % au Québec contre 28 % pour les Maghrébins, majoritairement francophones (Maroc, Algérie, Tunisie, Libye et Mauritanie). Les immigrants en provenance de l’Afrique noire ont un taux de chômage de 20 % et les Haïtiens sont à 17,8 %[7].

Statistique Canada, dans une étude publiée en septembre 2007 portant sur « Les immigrants sur le marché du travail canadien », révélait que le taux de chômage des immigrants établis depuis moins de cinq ans à Montréal (2001-2006) était trois fois plus élevé que celui de la population en général. On imagine, avec la crise actuelle, que les chiffres sont encore plus catastrophiques. Les conséquences de la récession se font plus durement sentir chez les nouveaux arrivants sans expérience québécoise, le cercle vicieux du manque «d’expérience canadienne» ralentissant encore plus l’intégration des immigrants.

La période d’austérité complique davantage la situation précaire déjà vécue par les immigrants. Les difficultés des immigrants à accéder au marché du travail ne datent pas uniquement de la crise économique. Le taux de chômage atteint parfois plus de 30 % chez certaines communautés culturelles. Il est également reconnu que dans un contexte de récession, de ralentissement économique, d’instabilité économique, de perturbation économique, d’incertitude économique, de redressement économique ou de reprise économique, les immigrants trinquent plus que les natifs de la société. C’est un phénomène mondial. Par contre, même quand l’économie québécoise se portait très bien, les immigrants étaient plus touchés par le chômage. En guise de rappel, en octobre 2007, où le taux de chômage (6,9 %) était à son plus bas depuis 33 ans, celui des personnes immigrantes était très élevé. Ce qui prouve que les difficultés d’intégration des personnes immigrantes ne sont pas seulement liées à une cause conjoncturelle mais plus à une cause systémique et des aspects multifactoriels.

Les immigrants originaires de l’Afrique subsaharienne qui sont souvent hautement qualifiés et plus scolarisés que la moyenne québécoise sont confrontés à des barrières systémiques (non-reconnaissance des diplômes et des compétences professionnelles par les employeurs et les ordres professionnels québécois, discrimination raciale à l’embauche à l’égard de certaines communautés culturelles, etc.). En effet, ces personnes qui ont été sélectionnées sur la base de critères facilitant en théorie leur intégration rapide en emploi sont parfois frustrées de ne pas retrouver leur dignité humaine.

Les autres provinces ouest-canadiennes sont plus performantes que le Québec en matière d’intégration professionnelle. Le Québec était pourtant la province canadienne qui s’en est le mieux tirée durant la récession. Néanmoins, une catégorie de la population a été plus durement touchée : les immigrants. En se basant sur l’étude de l’Institut de la statistique du Québec intitulée Participation des immigrants au marché du travail en 2009, on s’aperçoit nettement que le taux de chômage au Québec était de 13,7 % chez les immigrants contre 7,6 % pour les natifs.

Les différentes études de Statistique Canada viennent confirmer le cri du cœur des conseillers en emploi sur la question de la précarisation des emplois des immigrants.

« Encore plus significatif, le taux d’emploi des nouveaux arrivants ayant fait des études universitaires était de 75,7 %, contre 93 % dans le reste de la population ayant suivi un cursus scolaire comparable. « A 13,7 pour cent, le taux de chômage des arrivants au Québec est nettement plus élevé que dans la province voisine, où il se situe à 10,7 pour cent[8]. »

Déjà en 2008, l’Institut de recherche en politiques publiques (IRP) disait à propos du taux de chômage très élevé des personnes immigrantes que :

« Ce taux était presque le double de celui qu’on observait à Toronto, et supérieur de plus de 50 % à celui que l’on observait à Vancouver. Il est difficile de concilier ces chiffres alarmants avec le fait que les nouveaux arrivants possèdent en général une scolarité élevée et sont en principe choisis en fonction de leur employabilité[9] », peut-on lire dans un communiqué de l’Institut de recherche en politiques publiques (IRP).

Quand on regarde très bien les indicateurs de qualité d’emploi, on se rend bien compte de la situation précaire des minorités visibles en termes d’écart salarial, de maintien ou de stabilité d’emploi, des emplois atypiques (emplois à courte durée et à temps partiel), de la déqualification (aucun lien entre l’emploi occupé et la formation ou le programme d’études). Le revenu des immigrants, le taux de chômage des immigrants, les emplois atypiques, la racialisation de la pauvreté nous renseignent sur les difficultés d’intégration de cette catégorie de personnes.

On parle également de l’origine du diplôme des personnes immigrantes pour expliquer une des causes de leur échec d’insertion professionnelle, mais le contre-exemple est celui des enfants de deuxième génération qui peuvent être confrontés à des difficultés d’intégration.

Les personnes issues de l’immigration de deuxième et troisième génération éprouvent également des difficultés à trouver leur réelle place dans leur société. Pourtant ce sont des enfants de familles immigrantes, nés au Québec ou arrivés à un très jeune âge, qui ont un accent pure laine québécois. Le dernier mérite de l’étude du professeur de sociologie à l’UQAM, Paul Eid, reste la mise en exergue des difficultés de la deuxième génération sur la question du salaire en dépit du fait que ces jeunes Québécois aient fait les mêmes études que les natifs : les jeunes issus de l’immigration sont également victimes de ces tragiques situations, ce qui dénote une précarisation de leur situation.

La formation au Québec ou l’adaptation des compétences, pour acquérir une formation gagnante, développer des compétences manquantes et combler certaines différences organisationnelles, ne signifie pas systématiquement une intégration rapide en emploi comme en atteste le cas des universitaires immigrants chômeurs.  On observe ainsi le phénomène des chômeurs instruits ou chômeurs très qualifiés qui se remettent à réétudier pour retomber dans le chômage.

La qualité des emplois des immigrants ainsi que la question de la différence salariale entre immigrants et Québécois dits de « souche » sont souvent évoquées pour décrire la précarisation des néo-Québécois.

La question de la différence salariale immigrants et Québécois « dits de souche »

La question de la différence salariale immigrants et Québécois « dits de souche » est souvent évoquée. Le « cheap-labour » ou la main-d’œuvre bon marché colle à la peau l’image du traitement salarial réservé aux immigrants. L’écart d’insertion sur le marché du travail ne pourrait s’expliquer. Rappelons que les nouveaux arrivants occupent, dans un premier temps, un emploi moins qualifié ou des contrats précaires ou des emplois atypiques (courte durée, télé travail, temps partiel) ou cumulent des emplois précaires.

Le président des Manufacturiers et exportateurs du Québec (MEQ),  Éric Tétrault, abondait dans ce sens lors des Consultations particulières et auditions publiques sur le projet de loi n° 77, Loi sur l’immigration au Québec. En commission parlementaire sur la réforme de l’immigration basée sur une nouvelle déclaration d’intérêt-qui n’est pas une panacée-, il déplorait, le 2 février dernier,  le fait que :

« L’employé mécontent ou malheureux finira par quitter l’entreprise. Ce n’est pas à l’avantage de personne. Finalement, il se peut que l’employé éprouve une certaine frustration en constatant à son arrivée que son diplôme n’est pas reconnu ici. Combien de fois, lors de mes visites, j’ai constaté qu’il y avait des travailleurs — pas nécessairement des travailleurs manuels, mais des travailleurs sur la chaîne de fabrication, la chaîne de production, qui sont des gens qui possèdent des maîtrises et des doctorats à l’étranger. Ils vont le faire parce qu’ils ont besoin d’un emploi. Après un an ou deux, les choses se compliquent. Il n’y a pas d’avancement pour lui, son diplôme n’est toujours pas reconnu. L’employé finit par quitter l’entreprise, ce qui n’est pas à l’avantage ni de l’employé, ni de l’entreprise, ni du gouvernement[10]

Sélectionnés pour leur capacité à occuper des emplois qualifiés, les nouveaux arrivants se retrouvent, dans un premier temps, à occuper des emplois non-qualifiés. La présence ou surreprésentation des personnes immigrantes dans les programmes d’assistance sociale (plus de 40 %[11]), les difficultés des médecins étrangers, surtout d’origine noire africaine et maghrébine, sont des baromètres révélateurs des inégalités et des difficultés d’insertion d’une catégorie de la population.

La surreprésentation des femmes immigrantes dans des emplois précaires ainsi que leur taux de chômage révèlent également de sérieux problèmes. La présidente du Conseil du statut de la femme, Mme Julie Miville‑Dechêne, qui ne voulait « pas prendre position sur les niveaux d’immigration nécessaires au Québec » dans le cadre des audiences à l’Assemblée nationale sur la planification de l’immigration pour la période 2012‑2015, se disait :

« […] très préoccupée par les difficultés des femmes immigrées qui vivent [au Québec]. Deux fois plus d’immigrantes que de non-immigrantes sont au chômage, vous le savez, leur taux de chômage était de près de 12 % en 2006, et les femmes immigrantes sont plus souvent au chômage que les hommes immigrants…plus de la moitié des immigrants sont des femmes, elles représentent 11 % de la population féminine au Québec et, tenez-vous bien, 45 % de la population féminine dans la ville de Montréal[12] ».

Un véritable paradoxe quand l’on sait que les femmes immigrantes sont plus scolarisées que les femmes nées au Québec. Elle citait même des statistiques qui indiquent que « plus de 60 % des immigrantes ont complété des études collégiales ou même un bac, alors que 35 % des femmes nées ici ont une scolarité équivalente[13] ».

Les femmes immigrantes sont doublement ou triplement discriminées, comme le révèle le rapport de Marie-Thérèse Chicha, déposé à la Fondation canadienne des relations raciales en septembre 2009, intitulé « Le mirage de l’égalité: Les immigrées hautement qualifiées à Montréal« . Cette étude démontre que les femmes immigrées provenant de l’Amérique latine, d’Haïti, d’Afrique, d’Asie occidentale et d’Europe de l’Est n’arrivent pas à se trouver un emploi correspondant à leur niveau d’études en dépit de plusieurs années de résidence.

Sur la question salariale, la journaliste Marie-Eve Shaffer, qui s’appuyait sur l’étude dirigée par James Torczyner, professeur de l’École de service social de l’Université McGill, faisait un constat alarmant sur les revenus des Noirs montréalais :

« […] la communauté noire de Montréal gagne en moyenne 22 000 $ par année, contre 38 000 $ pour le reste de la population. Et les diplômes ne changent rien à cet écart salarial selon l’étude. La rémunération des Noirs détenant un diplôme universitaire de second cycle atteint 37 000 $, alors que les gens qui ne sont pas Noirs qui ont la même formation obtiennent des gages s’élevant en moyenne à 65 000 $[14]. »

Cette étude démographique qui « a épluché les résultats du dernier recensement de 2006 » prouve que « le chômage, la pauvreté et la discrimination touchent davantage les Noirs que le reste de la population[15] ». La question de l’écart salarial des revenus entre les natifs et les minorités racisées demeure également un problème. « Des revenus inférieurs pour les Noirs de Montréal », titrait Stéphanie Saucier, 24h Montréal, (19 mars 2010).

Un autre article de l’AGENCE QMI en date du 4 mars 2011 faisait également mention des disparités salariales entre les citoyens noirs canadiens et d’autres citoyens canadiens : « Les Noirs encore désavantagés au niveau du salaire[16] ».

« C’est une triste réalité pour ceux qui ont la peau plus foncée mais elle est encore vérifiable au niveau statistique : les Noirs gagnent un salaire bien inférieur comparativement aux autres citoyens au Canada. Selon une étude que Statistique Canada publie vendredi, les Noirs de deuxième génération gagnent de 10 à 15 % moins que leurs collègues de minorités non visibles. »

La discrimination socio-économique du quartier ou du territoire porte atteinte à la dignité humaine. Le délit de faciès ou de différenciation ethnique, l’ethnicisation de la pauvreté et le chômage renforceraient le sentiment d’isolement vécu par certaines communautés culturelles[17].  Les discriminations interreliées doivent également être combattues.

Le Québec est une société de droit encadrée par des lois qui doivent être appliquées, notamment dans la discrimination à l’embauche des communautés culturelles, plus particulièrement des minorités racisées. Les personnes immigrantes devraient passer en entrevue en tant que personnes compétentes et ne devraient aucunement être suspectées en fonction de leurs origines. Elles devraient se sentir à l’aise de se faire évaluer sur leurs compétences et de pouvoir accéder à des postes de responsabilités. L’appartenance ethnique, l’origine sociale ne doivent pas être des handicaps dans la recherche d’emploi ou dans le maintien en emploi ou dans la promotion de carrière.

Le facteur ethnoracial, le lieu de résidence ou l’adresse pourraient être des motifs de discrimination au Québec. Les jeunes de minorités visibles de Montréal-Nord en savent quelque chose malheureusement. D’ailleurs, dans une lettre-réponse parue dans le journal La Presse, la députée libérale de Bourassa-Sauvé et ancienne porte-parole de l’opposition officielle concernant la Commission des droits de la personne et d’accès à l’information, Rita Lc de Santis, avait pris sa plume pour regretter cette situation tout en s’offusquant des préjugés véhiculés sur sa circonscription : « […] des jeunes de ma circonscription m’ont raconté que lorsqu’ils postulent pour un emploi, ils évitent de dire qu’ils sont de Montréal-Nord ![18] ».

L’impression des Noirs « faire toujours plus pour en avoir moins » (documentaire : La tête de l’emploi, pour en finir avec le racisme[19] ) agace, certes, mais en même temps renforce leur motivation. Ils ont à cœur de réussir pour prouver leur dignité et démontrer leurs compétences.

La discrimination, le profilage racial et la justice expéditive renforceraient le repli identitaire de certaines communautés immigrantes. (Lire à ce sujet : La mise en valeur des modèles valorisants issus de la diversité ethnoculturelle dans tous les secteurs d’activité : une nécessité pour renforcer le sentiment d’appartenance des jeunes racisés).

En évoquant le sujet de la discrimination et du racisme, notre objectif n’est ni de chercher à culpabiliser la société d’accueil ni de victimiser les minorités culturelles. Il faut cependant trouver de véritables réponses à ce fléau mondial. Une question très sensible et complexe qui fait sourciller bon nombre de Québécois quand on effleure juste le terme.

Le Québec, comme toute autre société au monde, n’est pas exempt de racisme. Le racisme est un phénomène universel. Et pour cette raison, il ne faut pas avoir peur de le nommer. Ce n’est pas pour rien que l’Assemblée générale de l’ONU a proclamé, depuis mars 1966, une Journée internationale pour l’élimination de la discrimination raciale (résolution 2142 (XXI) de l’Assemblée) le 21 mars de chaque année. Depuis mars 2000, le Québec célèbre la Semaine d’actions contre le racisme (SACR).

Le racisme existe dans toutes les sociétés, mais à des niveaux différents. Le racisme est un concept lourd de sens qui porte à différentes interprétations et on a souvent peur de le prononcer peu importe le lieu où la personne se trouve. La chroniqueuse de La Presse, Rima Elkouri avait bien raison de soulever que : « La chose n’est pas propre au Québec. Des études semblables réalisées en Europe et aux États-Unis font état du même phénomène. Mais ce n’est pas parce que c’est universel que c’est plus acceptable[20]. »

Il existe, certes, du tribalisme et de l’ethnicisation dans les pays africains, sauf que le Québec qui se définit comme une société développée et démocratique doit accueillir les immigrants selon les principes démocratiques et dans le respect des lois de la Charte.

Y aurait-il un racisme pur et dur au niveau de la société québécoise où on parlerait de supériorité d’une race parmi une autre ou supériorité d’une civilisation par rapport à une autre? La réponse est non. Existerait-il un racisme sournois, structurel? La réponse est oui.

Dans certains cas, il est vrai qu’il faut nommer le phénomène pour pouvoir remédier à ce mal. Le reconnaître, c’est affronter le problème et se doter des moyens juridiques et pédagogiques pour le résoudre.

Le racisme vient de l’ignorance et de la peur de l’autre qui se traduit par une exclusion de l’autre. Il est lié à la méconnaissance de l’autre et à un manque d’ouverture parfois mutuel. Des préjugés existent dans toutes les sociétés.

L’inconnu fait peur. Ce qui fait dire à l’écrivain espagnol Joseph Fontana que « le racisme est une peur irrationnelle de l’autre ». Il faut à ce titre développer une communication durable entre la société d’accueil et les immigrants.

Malgré la mise en place des outils juridiques pour contrer ce phénomène, des blocages existent, d’où la nécessité d’une plus grande sensibilisation et d’une éducation interculturelle. Des solutions visant à souligner les réussites des personnes issues des communautés culturelles et à encourager l’apprentissage de la différence doivent davantage être mises en œuvre. Il faut faire valoir les bons coups des personnes immigrantes.

Le caractère pluraliste de la société amène à parler et à dialoguer avec les Québécois de toutes origines, de la majorité francophone tout comme des minorités ethniques.

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[1] Selon la définition de la Loi sur l’accès à l’égalité en emploi dans les organismes publics, les membres des minorités visibles sont des personnes, autres que les Autochtones, qui ne sont pas de race ou de couleur blanche. À titre indicatif, on parle des Noirs africains, Haïtiens, Jamaïquains, Latino-américains, Maghrébins, Sud-asiatiques etc. L’utilisation du terme minorités visibles ne fait pas consensus. « La notion de groupe racisé fait ressortir le caractère socialement construit de l’idée de “race”, dont on sait maintenant qu’elle ne repose sur aucun fondement scientifique crédible. Le participe passé “racisé” renvoie au fait que les prétendues “races” résultent d’un processus de catégorisation externe opérée par le groupe majoritaire », pouvait-on lire dans le Mémoire sur le document de consultation « Vers une politique gouvernementale de lutte contre le racisme et la discrimination » de la  Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse.

[2] Les plans annuels d’immigration ainsi que les objectifs du niveau d’immigration sont fixés dans le cadre d’un plan triennal par les commissions parlementaires de l’Assemblée nationale du Québec. Des organismes communautaires, entreprises, syndicats et personnes indépendantes partagent leurs réflexions et expériences avec les membres de la commission.

[3] Audition Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec (FTQ), « Consultations particulières et auditions publiques sur le projet de loi n° 77, Loi sur l’immigration au Québec », Journal des débats de la Commission des relations avec les citoyens, Version préliminaire, vol. 44 « 41e législature, 1e session (début : 20 mai 2014) », no 40, 27 janvier 2016.

[4] Communiqué de la CDPDJ intitulé « La Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse mesure la discrimination à l’embauche : mieux vaut se nommer Bélanger que Traoré » en date du 29 mai 2012.

[5] Les récents chiffres ont été donnés par la ministre de l’Immigration, de la Diversité et de l’Inclusion (MIDI), Kathleen Weil,  dans le cadre de l’audition du Conseil du patronat du Québec (CPQ) du 16 février 2016  au sujet du projet de loi sur la réforme de l’immigration (projet 77).

[6] En ligne, http://www.stat.gouv.qc.ca/statistiques/quebec_statistique/pop_imm/pop_imm_7.htm [Consulté le 28 janvier 2013]

[7] Lire à ce sujet, un article remarquable d’Olivier Bourque, Chômage des Maghrébins : « une honte pour le Québec » www.cyberpresse.ca, 28 mars 2008.

[8] La Presse Canadienne, « Immigration: Québec ne tient pas compte de la capacité d’intégration », 12 mai 2010.

[9] Institut de recherche en politiques publiques. Les programmes destinés à favoriser l’intégration économique des immigrés à Montréal sont inadéquats : Communiqué, Montréal, 18 mars 2008.

[10] Éric Tétrault, « Consultations particulières et auditions publiques sur le projet de loi n° 77, Loi sur l’immigration au Québec », Journal des débats de la Commission des relations avec les citoyens, Version préliminaire, vol. 44 « 41e législature, 1e session (début : 20 mai 2014) », no 41, 2 février 2016.

[11] Selon les récents chiffres donnés par le ministre du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité sociale, Sam Hamad et repris par le porte-parole de l’opposition officielle en matière d’immigration, des communautés culturelles et de Charte de la langue française,  Maka Kotto, en commission parlementaire sur la réforme de l’immigration.

[12] Julie Miville-Dechêne, « Consultation générale et auditions publiques sur le document de consultation intitulé La planification de l’immigration au Québec pour la période 2012-2015 », Journal des débats de la Commission des relations avec les citoyens, Version préliminaire, vol. 41 « 39e législature, 2e session (23 février 2011 au 1er août 2012) », no 16, 13 septembre 2011.

[13] Ibid.

[14] Marie- Eve Shaffer, « Les Noirs toujours victimes de discriminations », Métro Week-end 19-21 mars 2010, p.6.

[15] Ibid.

[16] En ligne, http://argent.canoe.ca/lca/affaires/canada/archives/2011/03/20110304-173301.html

[17] Denis Lessard, « La discrimination favoriserait la radicalisation », La Presse, 27 août 2010.

[18] Rita Lc de Santis, « Du profilage social », La Presse, 26 février 2013, p.A19.

[19] Ce documentaire est une production de l’Office national du Canada, avec la participation de Ressources humaines et Développement des Compétences Canada. Pour plus d’informations à ce sujet, consulter le lien http://www.onf.ca/selection/la-tete-de-lemploi

[20] Rima Elkouri, « Mieux vaut s’appeler Bélanger», La Presse, 01 juin 2012. http://www.lapresse.ca/debats/chroniques/rima-elkouri/201205/31/01-4530602-mieux-vaut-sappeler-belanger.php [Consulté le 02 juin 2012].

Biographie :

Doudou Sow est consultant-formateur en intégration professionnelle et gestion de la diversité. Il possède plus de dix années d’expérience dans le domaine de l’emploi et de l’action communautaire. Il a publié en avril 2014 deux livres sur la question de l’intégration professionnelle des personnes immigrantes. Il a accordé plusieurs entrevues à la société d’État ICI Radio-Canada sur les questions touchant l’employabilité des immigrants. Ce sociologue-blogueur fait également partie du collectif d’auteurs qui ont proposé des solutions pour Montréal dans un livre, Rêver Montréal – 101 idées pour relancer la métropole. Il détient un diplôme d’études approfondies (DEA) en sciences humaines et une maîtrise en sociologie, option Travail et Organisations de l’Université Rennes 2 ( France).


Responses

  1. Merci pour l’article assez documente. Les chiffres avances meme apres toutes ces etudes Sur le taux de chomage Sont plus eleves.


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