Publié par : Doudou Sow | 14 novembre 2014

L’ambiguïté du message sur le fait français au Québec

j'achéte en français-l'ambiguïté« L’anglais est la langue des affaires » entend-on souvent. L’ancien porte-parole de l’opposition officielle pour la Charte de la langue française, Marc Tanguay, qui voyait une évolution de la langue française par le biais de la Charte de la langue française, s’adressant au président du Conseil supérieur de la langue française (CSLF), s’appuyait sur des statistiques pour justifier la bilinguisation de certaines entreprises en Amérique du Nord :

« […] dans un contexte […] où les PME du Québec, en 2013, vous le savez, 20 % exportent vers les États-Unis, 50 % importent des États-Unis, ce qui veut dire que, nécessairement, de facto, de façon fonctionnelle et de façon efficace, les entreprises, même les PME, tout le monde aujourd’hui, en 2013, doit pouvoir tirer son épingle du jeu en anglais.

« Que ce soit par l’échange de courriels, par l’échange de télécopies, que ce soit au téléphone, que ce soit même au niveau des précontrats, quand on reçoit ce qu’on appelle un PO, un «purchase order», il faut être capable de bien lire et de bien comprendre à l’endos ce qu’on appelle les «fine prints». Et, dans une autre vie, j’ai eu l’occasion de voir que, malheureusement, il pouvait y avoir des litiges parce qu’il n’y avait pas une bonne compréhension. Alors, c’est l’univers dans lequel les PME du Québec évoluent en 2013, et ça, nous en sommes tous, j’en suis persuadé[1]. »

La loi 101 qui donne le droit de travailler en français au Québec était appliquée pour les entreprises de 50 employés et plus. Le Parti québécois (PQ) proposait ou souhaitait étendre l’application de la Loi 101 aux entreprises de 11 à 50 employés, disons les petites et moyennes entreprises (PME). Les péquistes ne sont pas contre le fait que des entreprises utilisent ou recourent à l’anglais pour faire des affaires avec des entreprises ou des institutions étrangères, mais sont, à juste titre, contre une utilisation systématique de l’anglais dans le milieu de travail québécois.

Le bilinguisme est un atout, mais ne devrait, en aucune façon, constituer une exigence pour certains postes. Pour que « Parler français [devienne] … assurément un atout pour réussir au Québec![2] » et reflète le caractère majoritairement francophone de la province du Québec, l’emploi devrait se passer en français.

Dans un article signé par Louis Lafortune daté du mardi 12 septembre 2006 dans Le Devoir, un journal indépendant, « Les immigrants victimes de discrimination dans la recherche d’un emploi », l’auteur évoquait : « Les immigrants du Québec qui apprennent le français sont souvent victimes de discrimination quand vient le temps de se trouver un emploi parce que de nombreux employeurs exigent la connaissance de l’anglais. »

Jean-Paul Perreault, le président d’Impératif français, dans le cadre de la Consultation générale sur le document intitulé Vers une politique gouvernementale de lutte contre le racisme et la discrimination, en  2006, disait à juste titre ceci : « S’il y a une place où la discrimination doit cesser, c’est bien dans la possibilité d’intégrer le marché du travail. Il faut que les gens obtiennent une certaine indépendance financière, économique et matérielle[3]. » Cette affirmation est une vérité absolue et ne peut faire l’objet d’aucune contestation. « Si on leur refuse la possibilité de travailler, vous conviendrez avec nous qu’on les marginalise, qu’on les appauvrit, qu’on contribue à en faire des démunis au sein de la société québécoise[4] », poursuivait-il. Conséquence de cette situation : « […] les stéréotypes [véhiculés par la société d’accueil] vont continuer : ils vivent aux crochets de la société; ils nous imposent une autre langue que le français parce qu’on n’a pas mis en place suffisamment de programmes de francisation[5] », concluait-il.

À la lumière de ces propos de monsieur Perreault, l’on voit toute la complexité de la notion d’intégration qui englobe plusieurs dimensions et indicateurs. Si la dimension économique qui passe par le travail fait défaut au puzzle, tout le château s’effondre. L’indicateur dignité et indépendance financière n’étant pas disponible, toute intégration culturelle serait un leurre. La cohésion sociale qui se matérialise par le vivre‑ensemble harmonieux en prendrait un sacré coup.

L’ambiguïté du message qu’on envoie aux immigrants ne réside pas simplement dans l’impossibilité de trouver un travail en français, mais aussi dans l’accessibilité de certains documents en français pour réussir certaines études. Plusieurs documents sont dans la langue anglaise, ce qui pose un réel problème de cohérence au niveau du discours et du projet de société sur l’idéal du vivre-ensemble linguistique.

Les étudiants vont se diriger dans des cours en anglais parce qu’ils arrivent à la conclusion selon laquelle peu importe leur réelle volonté de vivre et de travailler en français, la question de l’anglais au moment de trouver un emploi ou de faire des études occupera une très grande place dans leur choix de carrière. Ils n’ont pas tout à fait tort si l’on en juge le nombre de livres en anglais dans les collèges comme dans les universités.

Jean-Marc Beausoleil de la Fondation de langue française pour l’innovation sociale et scientifique (FLFISETS) dénonçait cette situation dans le cadre de la consultation générale sur le document intitulé La planification de l’immigration au Québec pour la période 2008-2010 tenue à la Commission permanente de la culture à l’Assemblée nationale du Québec. Monsieur Beausoleil s’offusquait de « L’anglicisation [du] système d’éducation au niveau postsecondaire, universités et écoles professionnelles ». Il faisait remarquer ceci : « […] Même des immigrants francophones décident d’aller étudier en anglais actuellement à partir du postsecondaire parce qu’ils se disent : À quoi ça sert d’aller étudier au postsecondaire puis, à un moment donné, tout va se passer en anglais?[6] »

Il poursuivait en ces termes: « Puis là, actuellement, ce qui se passe au postsecondaire commence à influencer ce qui se passe au cégep, puis commence à influencer ce qui se passe au primaire, puis au secondaire où, en fin du compte, il y a beaucoup de parents qui ont demandé à la Cour suprême dernièrement, dans les derniers mois puis les dernières années, de prendre leurs enfants puis de les envoyer directement à l’école anglaise[7] ». Résultat des courses : « Ça fait que tout ça, ça s’imbrique un dans l’autre puis c’est de ça qu’on parle actuellement aussi, au niveau de l’immigration[8].

L’anglicisation du système d’éducation dans les institutions postsecondaires[9] touche selon M. Beausoleil «  90 % de livres en anglais, (… des tests en anglais, des conférences en anglais, des affichages en anglais[10] », d’où la nécessité de franciser tous les outils du savoir (livres, claviers, logiciels, etc.). Les outils technologiques utilisés également dans les entreprises renforcent l’anglicisation du monde du travail et démontrent la forte capacité d’attraction de l’anglais.

Des immigrants originaires de pays francophones ou francophiles ont à cœur la survie de la langue française en Amérique du Nord. On observe un paradoxe dans le discours : au moment de la sélection, les agents d’immigration martèlent souvent aux immigrants le discours qu’ils s’établiront dans une province francophone et ils découvrent à leur arrivée au Québec que la connaissance de la langue anglaise est obligatoire dans certains postes. Il faut appeler un chat, un chat. Nous trouvons que ce n’est pas normal qu’on mette sur la touche des personnes originaires de pays francophones parce qu’elles ne parlent pas l’anglais. Même si nous sommes d’accord avec le fait que certains postes exigent un niveau d’anglais compte tenu de la clientèle et de certains logiciels ou vocabulaires à maîtriser. En ne protégeant pas la langue française comme il faut, on envoie aux immigrants francophones un message qu’au Québec, il faut plus parler anglais que français pour trouver un emploi.

À cause d’un manque de reconnaissance des compétences, d’une anglicisation excessive et présente dans le milieu de travail et certains outils technologiques, les immigrants francophiles sont désenchantés à tel point que le Congrès maghrébin au Québec (CMQ) avait proposé en commission parlementaire une recommandation sur la nécessité de parler anglais. (Lire notre texte La très grande présence de l’anglais dans le marché du travail québécois- Un constat des immigrants francophones et allophones http://goo.gl/cWFEhb).

[1]   Marc Tanguay, « Consultation générale et auditions publiques sur le projet de loi n° 14, Loi modifiant la Charte de la langue française, la Charte des droits et libertés de la personne et d’autres dispositions législatives », Journal des débats de la Commission de la culture et de l’éducation, Version préliminaire,  Vol. 43 « 40e législature, 1re session (début : 30 octobre 2012) »,  no 10, 12 mars 2013.

[2]   MICC, Le succès parle français, Juillet 2009.

[3]    Jean-Paul Perreault, « Consultation générale et auditions publiques sur le document de consultation intitulé Vers une politique gouvernementale de lutte contre le racisme et la discrimination (10) », Journal des débats de la Commission de la culture,  version finale, vol. 39 « 37e législature,  2e session (14 mars 2006 au 21 février 2007) », no 33, 24 octobre 2006.

[4]    Ibid.

[5]    Ibid.

[6]    Jean-Marc Beausoleil, « Consultation générale et auditions publiques sur le document de consultation intitulé La planification de l’immigration au Québec pour la période 2008-2010 (8)», Journal des débats de la Commission de la culture, vol. 40 « 38e législature, 1re session (8 mai 2007 au 5 novembre 2008) », no 14, 11 octobre 2007.

[7]    Ibid.

[8]    Ibid.

[9] Lire à ce sujet, un récent article du journaliste Antoine Robitaille qui traite de l’attrait de la langue anglaise dans les etudes supérieures. L’anglais à l’UDEM-Inquiétude légitime, Le Devoir, 30 janvier 2014.

[10]   Jean-Marc Beausoleil, « Consultation générale et auditions publiques sur le document de consultation intitulé La planification de l’immigration au Québec pour la période 2008-2010 (8)», Journal des débats de la Commission de la culture, vol. 40 « 38e législature, 1re session (8 mai 2007 au 5 novembre 2008) », no 14, 11 octobre 2007.


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