Publié par : Doudou Sow | 12 novembre 2014

La très grande présence de l’anglais dans le marché du travail québécois- Un constat des immigrants francophones et allophones

services-bilingue-bandeau (1)Il faut entendre le cri du cœur des nouveaux arrivants qui se disent étonnés du décalage entre la promotion du fait français à l’étranger et les exigences du bilinguisme des employeurs québécois. Dans une province francophone, c’est une question de bon sens de dire qu’on devrait être capable de travailler et de vivre en français. La langue de Molière ou de Tremblay est une très belle langue qu’il faut préserver. Elle est un vecteur de l’identité d’une société qui veut survivre dans un contexte linguistique très difficile. Elle veut survivre aussi dans un contexte où on veut accueillir des personnes immigrantes, mais qui acceptent de vivre et de travailler en français pour perpétuer la langue. C’est une des raisons pour lesquelles tous gouvernements confondus et, plus particulièrement l’ancien gouvernement péquiste, voulait sélectionner des personnes immigrantes francophones. Elle est aussi le vecteur d’une identité québécoise qui cherche à se redéfinir en donnant une place aux personnes immigrantes qui font siennes les valeurs fondamentales de la société québécoise. La question de la langue est très importante pour qu’on ne la sacrifie au nom de certains principes économiques, voire utilitaristes. Elle est le trait d’union d’une francophonie diversifiée et riche des apports des uns et des autres.

Le secrétaire général du Congrès maghrébin au Québec (CMQ), Lamine Foura, tout en étant d’accord sur l’importance de la langue française, faisait une recommandation de l’anglais développée dans le mémoire transmis à l’Assemblée nationale du Québec.

« Je considère et nous considérons que le français est la priorité des priorités au Québec; il y a une obligation morale, pour chaque immigrant, de devenir francophone s’il ne l’est pas et de l’être naturellement s’il a été choisi parce qu’il est francophone. Mais, par contre, je pense qu’il faudra éviter qu’on ait la politique de l’autruche parce que les chiffres sont contraires à ça: [Il en veut pour preuve] le taux de chômage des allophones anglophones à Montréal [qui] est de 12 %; le taux de chômage des allophones francophones à Montréal [qui] est de 24 %[1]. »

Celui qui travaille en aéronautique enchaîne son argumentation en s’appuyant sur son expérience professionnelle. « Moi, personnellement, je suis dans le domaine du génie, si quelqu’un peut me trouver une entreprise à Montréal qui pourra recruter un ingénieur juste francophone, j’aimerais bien la retrouver. Et je peux vous retrouver des dizaines et des milliers d’entreprises qui vont accepter aujourd’hui de recruter un ingénieur juste anglophone[2]. »

Il trouve qu’un immigrant a besoin de maîtriser l’anglais au vu des réalités du marché du travail montréalais.

« Donc, il faut qu’on sorte un petit peu de nos slogans, il faut que nos politiques sachent la réalité, il faudra qu’on trouve les moyens de façon à ce que la société elle-même se transforme, parce que la réalité économique des fois est en contradiction avec la réalité de nos objectifs idéologiques et de survie de la langue française. Et on ne peut pas juste dire tout simplement aujourd’hui que le français pourra aider les immigrants, ils doivent juste être francophones. Il faut qu’ils soient francophones mais il faut qu’on ait l’aide des fois même à apprendre l’anglais pour pouvoir intégrer les milieux de travail, surtout dans le domaine du génie[3]. »

Le président cofondateur de cet organisme créé en avril 2009, Monsef Derraji, renchérit la position de M. Foura.

« La première recommandation [du CMQ] insistait davantage sur l’importance de l’anglais comme un des critères importants pour une meilleure intégration au marché du travail. Je pense que, de plus en plus, on peut être clairs comme message qu’on envoie à l’extérieur : Oui, on est dans un pays francophone, on parle français, on peut vivre d’une manière très merveilleuse à Montréal ou à Québec ou au Québec en français, mais pour pouvoir intégrer le marché du travail, aller chercher l’emploi qu’on veut, ça prend une connaissance de l’anglais[4]. »

Un « message ambigu » qu’avait relevé l’ancien porte-parole de l’opposition officielle en matière de langue, immigration et communautés culturelles (2011-2012), Yves-François Blanchet, d’une situation que tous les défenseurs de la langue française, Québécois de longue date, de souche ou Québécois d’adoption, trouvent anormale.

Monsieur Lamine Foura s’adressant au député péquiste sur la question actuelle des exigences de la langue anglaise ne souhaite pas, à juste titre, qu’on impute toute la responsabilité aux immigrants sur le recul de la langue française au Québec. « Et je lance le défi de me retrouver une entreprise en ingénierie au Québec qui recruterait un francophone sans qu’il connaisse l’anglais. Et je peux vous garantir, je peux vous donner, je vais avancer un chiffre, 100 entreprises qui recruteraient un anglophone qui ne connaît aucun mot de français. Ça dépend où, mais à Montréal, oui. Donc, la réalité, elle est là[5] », répliquait le secrétaire général du Congrès maghrébin au Québec.

Le député Yves-François Blanchet, qui se voulait catégorique sur certains principes, faisait tout de même une nuance :

« […] il y a des secteurs qui sont internationaux d’emblée. L’ingénierie est un cas, c’est clair. Mais ce n’est pas vrai pour le dépanneur du coin, ce n’est pas vrai pour l’essentiel de l’industrie manufacturière, (…). Mais, en hôtellerie, en tourisme, en restauration, je comprends très bien que quelqu’un doive maîtriser minimalement l’anglais. Je ne comprendrais pas du tout qu’il ne maîtrise pas le français en même temps[6]. »

Des acteurs socioéconomiques, comme le président de la Chambre de commerce du Montréal métropolitain (CCMM), Michel Leblanc, avaient abordé la question de l’anglais qui reste d’ailleurs un « sujet délicat», comme ce dernier le reconnaît lui-même, dans le contexte de la fragilité linguistique du français en Amérique du Nord :

« […] les gens de la communauté d’affaires, et on en a entendu des échos dans la communauté plus large, indiquent que, lorsque nous avons des immigrants qualifiés qui n’ont aucune compétence en anglais, cela peut poser problème. Et cela peut poser problème, parce que la nouvelle réalité du marché du travail, c’est que parfois des logiciels contiennent de l’anglais, parfois des manuels contiennent de l’anglais. Et, dans bien des situations, nous voulons que nos entreprises, dans un monde globalisé, mondialisé, puissent faire affaire avec leurs plateformes internationales[7]. »

Monsieur Leblanc défend son point de vue de la manière suivante : «  Donc, il y a un enjeu ici. Si nous accueillons des immigrants qui ne sont absolument pas fonctionnels en anglais, il est possible qu’ils aient, eux, un obstacle d’intégration en emploi dans des emplois de haut niveau, répondant à des besoins réels, mais où l’anglais ou une maîtrise minimale de l’anglais est une exigence[8] ».

Dans cette perspective, Emploi-Québec finance des cours d’anglais aussi bien pour les Québécois d’origine que pour les immigrants francophones et allophones pour leur permettre de trouver un emploi. L’anglicisation des immigrants francophones avait coûté 2,1 millions depuis 2008 selon les médias. Emploi‑Québec conçoit la formation ou les cours en anglais comme une mesure d’employabilité permettant à la personne d’obtenir de meilleures chances d’intégrer le marché de l’emploi si l’anglais devient évidemment le principal obstacle. De ce point de vue, les cours d’anglais deviennent un outil pour un bilinguisme individuel.

Langue de travail – Québec contribue à angliciser les immigrants, révélait La Presse Canadienne du 2 avril 2012. Un article de Jocelyne Richer, repris par Métro révèle, que : « Depuis 2008, 1 095 immigrants nouveaux arrivants (depuis moins de cinq ans au Québec) et refugiés ont eu droit à des cours d’anglais. Coût de la facture pour les contribuables: 2,1 M $. Les données obtenues auprès d’Emploi‑Québec ne sont pas disponibles pour les années antérieures».

Après la révélation du Syndicat de la fonction publique du Québec (SFPQ) sur le projet du Ministère de l’Immigration et des Communautés culturelles (MICC) de donner un mandat aux organismes communautaires pour des cours en anglais ou en espagnol aux nouveaux arrivants « […] Kathleen Weil [avait] affirmé qu’il serait discriminatoire de ne pas offrir de cours d’anglais aux immigrants francophones qui sont au chômage comme à tout autre Québécois à la recherche d’un emploi. Québec dépense 400 000 $ par an pour des cours d’anglais dispensés à des immigrants[9] ».

L’ancienne ministre de l’Immigration et des Communautés culturelles était revenue sur ses propos alors qu’elle était interpellée par le député Yves-François Blanchet sur la question des Premières démarches d’installation (PDI) dans le cadre de l’étude des crédits budgétaires 2012-2013 du ministère de l’Immigration et des Communautés culturelles, volet Immigration.

Des études, comme Statistique Canada sur l’intégration des immigrants, démontrent que la maîtrise de la langue anglaise est une voie obligée pour se trouver un emploi, mais aussi une voie intéressante en ce qui concerne la rémunération. « Immigration et travail : parler l’anglais est un atout[10] », sous la plume de Malorie Beauchemin,  révélait également cette problématique.

Aussi en guise de rappel, en Commission parlementaire, en 2007, sur le document intitulé La planification de l’immigration au Québec pour la période 2008-2010, l’ancien député péquiste, Martin Lemay, qui citait des chiffres qu’il qualifiait de « catastrophiques » contenus dans le mémoire du Syndicat des professeurs de l’État du Québec (SPEQ), faisait remarquer ceci : « Les unilingues anglophones du Québec ont toujours des revenus supérieurs aux unilingues francophones », soit 34 000 $ contre 29 000 $ pour les hommes, 23 000 $ et 20 000 $[11] ». Une information sur une différence salariale démontre une tendance suivant laquelle la méconnaissance de l’anglais constitue également une barrière dans l’intégration en emploi des personnes immigrantes.

L’argument de globalisation ou de mondialisation de l’anglais valide implicitement la norme de la maîtrise de la langue anglaise. Les personnes immigrantes ressortent le même argument quand le message vient surtout de la société d’accueil. Comme tout être humain, elles suivent la tendance pour tirer leur épingle du jeu linguistique.

[1]    Lamine Foura, « Consultation générale et auditions publiques sur le document de consultation intitulé La planification de l’immigration au Québec pour la période 2012-2015 », Journal des débats de la Commission des relations avec les citoyens, Version préliminaire, vol. 41 « 39e législature, 2e session (23 février 2011 au 1er août 2012) », no 13, 25 août 2011.

[2]    Ibid.

[3]    Ibid.

[4]    Ibid.

[5] Ibid.

[6] Ibid.

[7]    Michel Leblanc, « Consultation générale et auditions publiques sur le document de consultation intitulé La planification de l’immigration au Québec pour la période 2012-2015 », Journal des débats de la Commission des relations avec les citoyens, Version préliminaire, vol. 42 « 39e législature, 2e session (23 février 2011 au 1er août 2012) », no 11, 18 août 2011.

[8]    Ibid.

[9]   Robert Dutrisac, « Québec renonce à son devoir d’accueillir les immigrants, Les organismes communautaires héritent du mandat », Le Devoir, 5 avril 2012.

[10]   La Presse du 1er mai 2007.

[11]   Audition Syndicat des professeurs de l’État du Québec (SPEQ), « Consultation générale et auditions publiques sur le document de consultation intitulé La planification de l’immigration au Québec pour la période 2008-2010 (2)», Journal des débats de la Commission de la culture, vol. 40 « 38e législature, 1re session (8 mai 2007 au 5 novembre 2008) », no 8, 19 septembre 2007.


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