Publié par : Doudou Sow | 24 septembre 2014

L’immigration : un drame humain et social

doudou-sow-integrationL’immigration est un processus difficile et complexe et parfois même déchirant. La personne qui arrive au Québec est remplie de rêves et de l’espoir de vivre une vie meilleure. Elle arrive aussi avec des valeurs dans son kit-valise qui peuvent soit concorder avec les valeurs prônées et défendues dans sa nouvelle terre d’accueil ou être en déphasage avec les valeurs de celle-ci.

La personne immigrante se consacre alors à un projet de vie personnel et professionnel dans sa nouvelle terre d’accueil. Les gestes ou les actions qu’elle pose peuvent être de nature à ce qu’elle ne rate pas son projet d’établissement et d’ancrage à la seconde ou troisième patrie.

Pour plusieurs familles immigrantes, l’échec de l’intégration professionnelle représente un moment difficile dans leur vie. Le souvenir ou la nostalgie d’avoir laissé une situation intéressante ou confortable dans son pays d’origine versus les difficultés les replonge dans un sentiment d’amertume ou de regret. Le passé professionnel dans le pays d’origine vient hanter la difficulté à se trouver un emploi. Le deuil professionnel devient dès lors une période ardue à traverser.

Les drames découlant des difficultés à se trouver un emploi à sa juste valeur accumulent des frustrations sans cesse grandissantes. Le rêve d’un avenir meilleur cède ainsi la place au mépris des institutions de recrutement et à la déprime frôlant le suicide.

L’immigration est une aventure humaine qui comporte parfois son lot de drames sociaux. Quitter ses racines n’est pas évident et s’éloigner de son continent n’est pas à la portée de tout le monde. La chaleur humaine, la famille, la relation avec autrui, la générosité sont difficiles à combler pour certaines communautés orientées vers l’importance du groupe plutôt que celle de l’individu. L’isolement des personnes immigrantes et les difficultés psychologiques constituent des questions existentielles qui habitent la pensée de beaucoup de néo-Québécois.

Les immigrants deviennent dès lors anxieux et se questionnent éternellement sur le projet migratoire. Mais, en face d’une situation difficile dans leur pays d’origine, les immigrants provenant des pays en voie de développement s’estiment heureux de vivre avec la double contrainte décrite précédemment. C’est pourquoi il est important de comprendre le contexte familial pré-migratoire des immigrants pour mesurer leur cheminement socioprofessionnel. Ils ont, la plupart du temps, le rôle de pourvoyeur de ressources, aussi bien les hommes migrants (surnommés au Sénégal des modu modu) que les femmes (surnommées des fatou fatou).

L’apport économique de la diaspora dépasse l’aide publique au développement, comme le mentionnait l’article de Douala Achille Mbog Pibaso dont le titre est très explicite Plaidoyer pour une Banque d’investissement de la diaspora.

« Selon la Banque mondiale, les montants annuels issus de la diaspora africaine sont estimés entre 30 et 40 milliards de dollars. Rien que pour les pays d’Afrique subsaharienne, ces flux sont passés de 3 milliards de dollars en 1995 à 19 milliards de dollars en 2007, soit 9 % et 24 % de leur PIB et entre 80 % et 750 % de l’aide publique au développement desdits pays, ce qui faits [sic] des migrants, « les premiers bailleurs de fonds de bon nombre des pays africains », constate la Banque mondiale[1]. »

Les immigrants ressentent une certaine pression des membres de leur famille restés dans leur pays d’origine, ce qui augmente le stress quotidien auquel les immigrants font déjà face. Cette contrainte morale résultant du sentiment du devoir que doit accomplir l’immigrant a ses bons comme ses mauvais côtés. Elle pousse l’immigrant à chercher un emploi mieux rémunéré correspondant plus à son domaine de compétences. D’un autre côté, elle étouffe la personne immigrante et fait qu’elle risque de ne pas réussir économiquement son immigration aussi bien dans son pays d’origine que dans sa société d’accueil.

Il est certain qu’en regardant bien la question de la mobilité internationale, des gens se disent que l’immigration a un côté pervers. La personne qui a décidé d’immigrer n’a pas trouvé mieux dans son pays d’origine. Si nous prenons l’exemple de l’Afrique : si les gouvernements avaient mis en place des politiques attractives d’emploi, s’il y avait une revalorisation des salaires, si le piston cédait la place au mérite, s’il y avait moins de corruption (même si le phénomène est mondial), s’il y avait de la démocratie et non du pouvoir par le plus-fort, du droit à des contestations républicaines, nous ne pensons pas que la majorité des intellectuels africains ou travailleurs qualifiés seraient en Europe ou en Amérique du Nord. On est toujours mieux chez soi que chez autrui quoique, pour notre part, nous n’ayons jamais regretté une seule seconde notre présence au Québec depuis plus de huit ans, une preuve indéfectible de notre attachement à notre terre d’adoption.

Certains immigrants ne peuvent plus retourner chez eux puisqu’ils ont tout perdu. Ils ont bradé certains de leurs biens avant de venir au Canada et parfois ont coupé même des liens avec le pays d’origine. Leur retour pourrait jeter un discrédit sur toute la famille élargie. Ils seraient même la risée de certaines mauvaises langues surtout pour les médecins étrangers. Mais les immigrants doivent avoir également en tête ce proverbe sénégalais : « Quand tu ne sais plus où tu vas, retourne-toi et regarde d’où tu viens. »

Des immigrants peuvent être également la proie de certains faux-agents de la Société canadienne des consultants en immigration (SCCI).

La tragédie humaine de l’immigration se mesure également dans la survie des couples immigrants.

« Et l’immigration n’est pas facile à vivre pour les couples : l’un trouve du travail, l’autre pas et se retrouve isolé. Selon M. Perez [directeur de l’Union française], les trois quarts des couples français qui s’installent au Québec divorcent dans les premières années suivant leur installation[2]. »

Cette réalité touche toutes les communautés culturelles. Des couples immigrants se séparent de plus en plus. Pour les communautés africaines et maghrébines, on assiste ainsi à un renversement du statut de chef de famille aux sens figuré et propre. Le mari, principal pourvoyeur, affecté par son nouveau statut de chômeur, voit son rôle diminué (référentiel de son système de valeurs), et éprouve alors un complexe devant sa femme qui revendique son côté indépendant dans une société égalitaire.

La détresse psychologique s’installe chez des pères immigrants originaires de l’Afrique subsaharienne et du Maghreb, principaux pourvoyeurs, qui voient leur rôle ainsi diminué et qui ont l’impression de moins protéger leurs familles dans leur société d’accueil. Des taux de suicide dans toutes les communautés sont également notés.

Les enfants qui devaient s’identifier à leurs parents, leurs premiers modèles, n’ont plus de repères. Ceci remet sur la table, une fois de plus, la question de l’intégration par l’emploi qui pourrait faciliter l’éducation des enfants et l’harmonie au niveau de la famille et de la société d’accueil de manière générale. Le rêve d’une vie meilleure pour l’immigrant et sa famille, notamment pour ses enfants, fait partie des principales raisons du choix de l’immigration.

En entrevue avec les médecins étrangers, certains ont évoqué des problèmes de santé mentale, de dépression. La « détresse » que peuvent vivre et rencontrer ces immigrants se lit sur leur visage et dans leur attitude vis-à-vis de la société d’accueil. Des personnes immigrantes qui en ont gros sur le cœur[3]. Leur dignité humaine en prend un sacré coup.

 Dans une société de consommation, le chômage devient une réalité qui n’est pas facile à accepter. Dans certaines sociétés africaines, la personne qui vit le chômage peut moins le sentir du fait de la solidarité de groupe. Dans une société individualiste, où l’autonomie est le maître mot, on ne compte que sur soi-même pour vivre dignement. Un chômeur devient une personne qui vit au crochet de la société dans la perception occidentale.

Les personnes immigrantes n’arrivent pas à comprendre pourquoi, en dépit de la pénurie de main-d’œuvre, elles n’arrivent pas à se trouver un emploi malgré toutes leurs qualifications : le paradoxe du système québécois.

[1] ACHILLE MBOG PIBASSO, « Plaidoyer pour une Banque d’investissement de la diaspora », Les Afriques,11 août 2011.

[2] Reine Côté, « Terre d’accueil – Les émigrants français préfèrent la Chine au Québec », Agence QMI, 16 juillet 2009. En ligne, http://fr.canoe.ca/infos/quebeccanada/archives/2009/07/20090716-000135.html

[3] Lire à ce sujet notre troisième livre, L’intégration des médecins étrangers : un véritable panier à crabes.


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