Publié par : Doudou Sow | 14 mars 2014

Fondements théoriques et empiriques de la demarche de l’auteur

Publicite MentoratEn attendant la publication de mon premier livre intitulé Intégration professionnelle des personnes immigrantes et identité québécoise : une réflexion sociologique, je vous invite à prendre connaissance du texte qui explique les fondements théoriques et empiriques de notre démarche.

La question de la problématique de l’intégration des personnes immigrantes est abordée différemment selon le point de vue des différents acteurs. Une vision différente selon de quel côté l’on se situe : une forme de dualisme. Pour la société d’accueil, les personnes immigrantes doivent s’intégrer aux réalités de la société québécoise en comprenant leur mentalité, leur spécificité, les valeurs communes et en cessant de se ghettoïser. Une intégration réussie passe inévitablement par la maîtrise des valeurs, des us et coutumes de la société d’accueil. Quant aux personnes immigrantes, l’intégration réussie signifie un emploi rapide dans son domaine de compétence.

Souvent, les néo-Québécois répètent que la question de l’identité n’est qu’un écran de fumée qui cache la réalité de l’immigration. À quoi bon réussir à bien comprendre la société d’accueil, à réussir à s’identifier à elle, si le nouvel arrivant n’arrive pas à réussir à se trouver rapidement un emploi dans son domaine de compétence?

En clair, celui qui décide d’immigrer au Québec veut bien améliorer ses conditions de vie, qui passent par l’emploi, mais aussi assurer un bel avenir à ses enfants.

Bref, la société d’accueil insiste sur la nécessité et l’urgence du respect des valeurs, de la question de l’identité. Les personnes immigrantes parlent de l’urgence de trouver un emploi pour bien s’intégrer.

Notre thèse consiste à dire que l’un ne va pas sans l’autre. Ces deux analyses sont complémentaires et non opposées. Le bon sens voudrait que l’on concilie les deux.

La différence de raisonnement se situe juste en termes de temps. L’intégration est un processus graduel, individuel et non linéaire. L’ordre et l’enchevêtrement de ce processus dépendent du parcours socioprofessionnel de la personne, de son vécu personnel, de ses valeurs, et également du contexte. La personne qui trouve un emploi sera plus réceptive à la question identitaire puisqu’elle sera dans des dispositions pour faire partie intégrante de la société d’accueil. Elle ne se mettra pas en marge de la société et reconnaîtra l’ouverture de sa terre d’adoption. Mais il est vrai aussi que celui qui ne connaît et ne reconnaît pas les valeurs de la société d’accueil ne pourra se trouver et se maintenir en emploi, d’autant plus qu’on considère que 80 % des emplois sont obtenus par des contacts directs. Ceci veut dire que la personne immigrante qui maîtrise la mentalité de la société d’accueil pourra se trouver une place au soleil. C’est grâce à l’emploi que la personne se sent parfaitement intégrée dans la société québécoise.

L’intégration par le travail est préconisée dans les sociétés développées pour lutter contre la pauvreté et l’exclusion sociale. Même si le travail est avant tout un moyen de gagner sa vie, il constitue également un accomplissement de la personne, un facteur d’épanouissement et d’intégration.

Le milieu de travail est un milieu de socialisation et permet, aussi bien à l’immigrant qu’au Québécois, de se découvrir mutuellement, de briser les barrières. Il est le lieu d’apprentissage de la culture québécoise. Le travail, facteur de socialisation, amène à réfléchir et à épouser les traits culturels de la société d’accueil. L’approche gagnante de l’intégration passe à la fois par une insertion et un maintien en emploi, mais aussi par une adhésion aux valeurs de la société québécoise.

L’emploi est le premier facteur socialisateur et intégrateur de l’immigrant dans la société québécoise. Le milieu de travail, comme espace de socialisation et d’ouverture à la société d’accueil, constitue une référence identitaire inclusive.

Postulat de départ

Les Québécois s’appuient sur le paradigme constant faisant de l’immigration une richesse pour la société québécoise. Cette conception diffère de l’approche considérant l’immigration comme un envahissement des personnes pauvres, au sens figuré comme au sens propre. Toutefois, de récentes études minimisent l’apport de l’immigration sur le plan démographique et économique (Le livre Le Remède imaginaire-Pourquoi l’immigration ne sauvera pas le Québec, de Benoît Dubreuil et Guillaume Marois et les études de l’Institut Simon Fraser de 2009 et 2011 ) et démolinguistique (anglicisation de Montréal menaçant la vitalité du français, idée défendue par Michel Pagé dans son essai et la dernière publication de l’Office québécois de la langue française (OQLF) sur la langue parlée à la maison en septembre 2011 démontrant le recul du français sur l’île de Montréal ).

En dépit de la conciliation de la question de l’emploi et la maîtrise des valeurs de la société d’accueil, nous prenons comme postulat de base qu’il appartient aux nouveaux arrivants de comprendre, dans un premier temps, le point de vue de la société. Cette démarche favorisera une ouverture plus grande de la société d’accueil à l’égard de ces personnes.

L’ignorance des codes culturels québécois ainsi que le manque de réseaux socioprofessionnels constituent, entre autres, un véritable frein à l’intégration professionnelle des personnes immigrantes.

Approche méthodologique

Notre trajectoire socioprofessionnelle, le récit de vie des personnes immigrantes que nous avons rencontrées dans le cadre de notre rôle de conseiller en emploi et surtout les auditions publiques dans le cadre de trois consultations générales à l’égard de trois documents : Vers une politique gouvernementale de lutte contre le racisme et la discrimination (2006); Les niveaux de planification de l’immigration pour la période 2008-2010 de la consultation publique (2007); La planification de l’immigration au Québec pour la période 2012-2015 de la consultation publique (2011), constituent les bases principales de notre analyse sociologique. Les outils complémentaires demeurent l’analyse des documents de presse écrite, audio et visuelle, les études de crédits ministériels du ministère de l’Immigration et des Communautés culturelles et des ouvrages traitant de la question de l’intégration des néo-Québécois de manière générale. En d’autres termes, l’approche méthodologique conjugue les débats à l’Assemblée nationale du Québec, les recherches scientifiques, la littérature journalistique et l’expérience de terrain.

En raison des échanges interactifs, nous avons privilégié le Journal des débats à l’analyse théorique des mémoires soumis par les différents groupes. Ensuite, les intervenants en commission parlementaire débutent leurs auditions en décidant souvent de présenter verbalement les aspects les plus pertinents de leur mémoire (une présentation de dix à quinze minutes, suivie des échanges avec les parlementaires, pour une durée totale d’une heure en moyenne). Aussi, entre le dépôt ou la rédaction du mémoire et la présentation du contenu de celui-ci à la commission des relations avec les citoyens, l’actualité peut bien évoluer. Notre souci méthodologique a toujours été de nous rapprocher davantage des faits récents afin de ne pas nous voir dépasser par de nouvelles orientations et de rendre caduc notre livre ou d’en diminuer sa pertinence.

Nous tenons également à faire une mise au point suivant laquelle le changement d’un gouvernement au Québec, intervenu au mois de septembre 2012, ne change en rien les idées principales sur la question de l’intégration de personnes immigrantes qui ont été débattues à l’Assemblée nationale du Québec. Il demeure certain que le Parti libéral du Québec et le Parti québécois n’ont pas la même vision de l’immigration. Il n’y a pas encore de consensus sur la question de la conception ou définition de l’interculturalisme. L’interprétation de la dernière ministre de l’Immigration et des Communautés culturelles, sous le gouvernement Charest, Kathleen Weil, en ce qui a trait au concept de l’interculturalisme, diverge de celle de Mme Pauline Marois, alors chef de l’opposition officielle et actuelle première ministre du Québec : « L’interculturalisme «est un modèle qui encourage le dialogue et l’intégration et qui considère que «les signes religieux ne viennent pas entacher le caractère neutre de l’État», s’est contentée de dire la ministre . »

La définition de la laïcité, ou le sens donné à la «laïcité ouverte », n’est pas la même pour le Parti québécois et pour le Parti libéral. Le Québec souhaite accueillir des immigrants facilement intégrables aussi bien sur le plan culturel qu’économique. Les principaux partis politiques, le Parti québécois (PQ) et le Parti libéral du Québec (PLQ), s’entendent quand même sur la nécessité de recourir à l’immigration pour contrer le phénomène de dénatalité tout en ayant des approches différentes sur la conception de la laïcité, de la place de la langue française ou francisation dans la politique d’immigration, de l’interculturalisme. Nous aurons l’occasion de revenir sur le bilan du gouvernement du Parti québécois probablement dans un autre livre. En clair, nous ne saurons juger de manière objective un gouvernement du Parti québécois qui vient à peine d’être élu (un an et demi depuis le 4 septembre 2012) et surtout dans un contexte minoritaire.
I) Les consultations publiques comme source principale

 

Le choix des consultations publiques comme source de référence trouve son explication dans la pertinence des échanges très fructueux entre les différents acteurs. L’intégration des personnes immigrantes suscitait un grand intérêt et un débat enrichissant sur les moyens et outils à mettre en place pour améliorer leur situation. De plus, l’Assemblée nationale du Québec étant le lieu où s’exerce la démocratie, les acteurs politiques de manière générale et les parlementaires en particulier qui sont amenés à prendre des décisions ne pourraient pas se dédouaner en arguant n’être pas au courant des difficultés vécues par ceux et celles qui ont choisi le Québec comme terre d’accueil. Le simple fait que des spécialistes de la question de l’intégration des personnes immigrantes viennent livrer leurs commentaires et faire des recommandations est un levier important pour la compréhension, mais aussi pour le choix de l’action à entreprendre et des gestes à poser. Les consultations publiques représentent également un outil d’analyse dans la mesure où elles prennent en compte toutes les positions des acteurs concernés par la question de l’intégration des personnes immigrantes.

 

Les différents acteurs socio-économiques ont fait des consultations auprès de leurs membres et partenaires avant de soumettre des documents à la Commission des relations avec les citoyens de l’Assemblée nationale du Québec. Ce qui prouve une représentativité des idées soumises et débattues. Les différentes consultations permettaient aussi à tous les acteurs (l’opposition, le gouvernement, les syndicats, les entreprises, les groupes communautaires et les citoyens) de démontrer un grand intérêt pour la question de l’intégration des immigrants par le travail. Pour cette raison, elles méritent qu’on y apporte une attention toute particulière dans l’analyse de l’intégration des néo-Québécois. Il ne s’agit pas de douter du sérieux du gouvernement libéral provincial concernant les consultations qu’il avait entreprises pour trouver des solutions aux problèmes des immigrants. Mais la question pratique porte sur l’application des recommandations formulées, l’efficacité des programmes, l’exigence d’imputabilité et de sensibilisation ainsi que sur la mise à disposition des sommes nécessaires allouées aux organismes communautaires pour mener à bien la noble mission citoyenne d’intégration des personnes venues d’ailleurs pour une société inclusive et harmonieuse. Les personnes immigrantes veulent s’épanouir pleinement au sein de la société québécoise et cela passe inévitablement par un emploi à la hauteur de leurs compétences; elles s’attendent donc à ce que des mesures concrètes soient prises rapidement pour faciliter leur insertion professionnelle.

La dernière consultation sur La planification de l’immigration au Québec pour la période 2012-2015 avait lieu dans un contexte plus que particulier, comme le rappelait M. Benoit Charette, alors porte-parole de l’opposition officielle en matière d’immigration, lors de ses remarques préliminaires du 31 mai 2011 dans le cadre des travaux parlementaires. Les éléments marquants qui se sont ajoutés aux deux précédentes commissions parlementaires portaient sur la publication du rapport Bouchard et Taylor, Fonder l’avenir : Le temps de la conciliation, déposé en mai 2008; le tome 1 du rapport critique pour l’année 2010-2011 du Vérificateur général du Québec, Renaud Lachance, déposé à l’Assemblée nationale du Québec, en mai 2011; la crise économique de 2009, un gouvernement majoritaire après celui minoritaire; la publication de l’essai-choc ou polémique Le Remède imaginaire – Pourquoi l’immigration ne sauvera pas le Québec, de Benoît Dubreuil et Guillaume Marois en mars 2011; la publication du rapport de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse sur une discrimination systémique sur les médecins diplômés hors du Canada et des États-Unis (DHCEU), en novembre 2010.

La consultation de la période de l’immigration intervenait également dans un contexte où les organismes communautaires observaient une journée de grève – journée de débrayage des organismes du Programme d’accompagnement des nouveaux arrivants (PANA), organisée par la Table de concertation des organismes au service des personnes réfugiées et immigrantes (TCRI) en juin 2011. La consultation était également marquée par la publication de l’Office québécois de la langue française sur la langue parlée à la maison en septembre 2011.

Cette dernière consultation sur la planification de l’immigration 2012-2015 a débouché sur certains consensus au niveau de l’importance de la vitalité ou de la maîtrise de la langue française par des tests standardisés, la nécessité d’allouer des ressources proportionnelles au volume d’immigration. Certains différends ont été notés sur la question de la notion de bassin géographique, ou plutôt, la controversée question du rééquilibrage des bassins géographiques avec référence au bassin du Maghreb ramené de 36,8 % en 2010 à 30 % dans les prochaines années, de l’augmentation ou non du volume d’immigration, ou une meilleure intégration des immigrants passant par un temps d’arrêt, ou une diminution du volume des nouveaux arrivants, etc.

L’avant-dernière consultation publique sur Les niveaux de planification de l’immigration pour la période 2008-2010 (tenue en 2007), sous l’ère de l’ancienne ministre de l’Immigration et des Communautés culturelles, Yolande James, avait opté pour un scénario de croissance. La dernière consultation publique sur Les niveaux de planification de l’immigration pour la période 2012-2015 (qui a eu lieu en 2011) étudiait trois scénarios : un scénario de réduction, un scénario de stabilisation et un scénario de croissance. « Plus de 50 mémoires ont été déposés dans le cadre de la consultation sur la planification 2012-2015 », selon Mme Kathleen Weil. Cette dernière, qui a succédé à Mme Yolande James le 11 août 2010, avait elle-même dit, en conférence de presse, en avril 2011, que la planification de l’immigration 2012-2015 s’inscrivait dans une certaine continuité au niveau des orientations : « […], il y a la dernière consultation, 2008-2010, qui a porté sur certaines orientations, et là on vient amener d’autres orientations, mais qui restent évidemment dans la même lignée .» Elle rappelait également, lors des remarques finales pour la planification pluriannuelle de l’immigration, que : « la Commission des relations avec les citoyens [a] eu le plaisir de recevoir plus d’une quarantaine d’intervenants . » En guise de rappel, la commission parlementaire de 2006 avait suscité beaucoup d’engouement si l’on en jugeait par le nombre de participants.

« Du 13 septembre au 25 octobre 2006, la commission parlementaire, dans le cadre de la consultation générale sur le document intitulé Vers une politique gouvernementale de lutte contre le racisme et la discrimination, à la Commission de la culture de l’Assemblée nationale, a reçu les idées et propositions de 90 personnes et organismes. Cent vingt-quatre mémoires ont été déposés, ainsi qu’une centaine de questionnaires en ligne ont été soumis . »

Sur le site du ministère de l’Immigration et des Communautés culturelles, on pouvait lire, au sujet de la consultation publique relative à la planification triennale de l’immigration 2008-2010, qui s’était également déroulée à l’Assemblée nationale du Québec, que :

« Soixante-cinq mémoires ont été adressés à la commission parlementaire chargée des auditions alors que la consultation en ligne, une première dans l’histoire de la planification triennale de l’immigration, a reçu une centaine de participations, dont plusieurs en provenance des régions. »

Même si on peut remarquer la diminution du nombre de mémoires, en comparaison des 85 mémoires déposés auprès de la Commission pour les niveaux d’immigration pour la période 2005-2007 et des 125 de la consultation publique vers une politique gouvernementale de lutte contre le racisme et la discrimination, on peut aussi noter que l’intérêt porté à l’immigration demeure un sujet des plus importants pour la société québécoise.

Nous pouvons également constater que la consultation publique Vers une politique gouvernementale de lutte contre le racisme et la discrimination en 2006 tout comme celle portant sur la planification des niveaux d’immigration en 2007 ont accouché de recommandations qui sont toujours d’actualité. Certaines sont récurrentes, d’où la question des actions à prendre pour sortir de la théorie et passer à la pratique. Les intervenants du milieu communautaire se posent toujours des questions, avec raison, sur les suites concrètes que le gouvernement libéral provincial donnait aux recommandations des dernières consultations publiques. Malheureusement, les rapports « tablettés » sont devenus monnaie courante. Une grande partie de ces mémoires provenaient de groupes qui témoignent de leur expérience professionnelle avec passion, mais aussi avec fermeté, afin d’inciter le gouvernement à aller de l’avant dans la question de l’intégration des personnes immigrantes. Des groupes de toutes tendances expriment leurs inquiétudes et essaient aussi de défendre le point de vue du groupe majoritaire (société d’accueil) sur la question du modèle d’intégration identitaire.

La pertinence de l’analyse de contenu des auditions publiques s’appuie sur des éléments intéressants apportés par plusieurs spécialistes pour mieux alimenter et éclairer le processus d’intégration des personnes immigrantes. Les thématiques abordées ne sont pas le fruit de théories, mais des faits vécus, des expériences de terrain de personnes et organismes dévoués corps et âmes à la cause immigrante. Mais aussi de simples citoyens « pure laine » qui interviennent régulièrement pour questionner le modèle d’intégration, pour exprimer leur crainte relative à une certaine menace identitaire. L’approche épistémologique conjugue donc des points de vue différents.

La connaissance de l’action sociale, comme l’a décrit Max Weber, passe par le sens que les acteurs lui donnent : la construction ne se fait pas en dehors de l’acteur, mais inclut celui-ci. Nous essaierons de « comprendre par interprétation cette activité sociale » (sociologie compréhensive). Mais également, faut-il le signaler, il peut y avoir un décalage entre le discours tenu par les différents acteurs socio-économiques et la réalité sur le terrain. C’est dans cette optique qu’un travail d’observation dans notre pratique quotidienne complète les discours. La pleine participation de tous les Québécois d’origine, comme des néo Québécois, constitue un paramètre dans l’intégration sociétale des individus qui composent la société. Cette démarche, parce qu’elle s’inscrit dans une approche sociologique, aborde les difficultés des personnes immigrantes, notamment les problèmes des médecins étrangers, comme un phénomène social total (Marcel Mauss ) faisant partie intégrante de la société.

 

 

II- Valeur ajoutée du livre
La pertinence de notre analyse intégrationniste et notre neutralité axiologique ont leurs fondements, à la fois, dans nos expériences différentes et complémentaires en qualité de conseiller en emploi. Nous avons en effet travaillé avec le premier organisme de Montréal à avoir reçu le mandat de la régionalisation du ministère de l’Immigration et des Communautés culturelles (MICC) et l’un des plus grands Carrefour jeunesse-emploi (CJE) sur toute l’île de Montréal qui œuvre à l’intégration socio-économique des jeunes adultes de 16 à 35 ans sans distinction ethnique ou statut socio-économique. Cette dernière expérience nous permet d’avoir une lecture non pas seulement pro immigration, mais procédant plutôt d’une vision d’ensemble des besoins rencontrés par les chercheurs d’emploi quel que soit leur statut ou leur origine. L’immigrant qui arrive au CJE Bourassa-Sauvé a une vue d’ensemble des autres difficultés vécues par les jeunes, toutes origines confondues.

Notre lecture transversale de l’intégration des personnes immigrantes prend sa source dans le cadre de notre expérience de terrain dans les volets de la régionalisation de l’immigration, de l’immersion professionnelle et du mentorat. Comme nous l’avons mentionné ci-haut, nous avons évolué dans des organismes voués exclusivement à l’intégration des personnes immigrantes et dans un organisme qui offre des services à de jeunes adultes québécois et à de nouveaux arrivants par le biais de projets d’employabilité, d’orientation, de mise en action et d’entrepreneuriat. Cette expérience de terrain, acquise dans un contexte géographique, linguistique et socio-économique différent , (Côte-des-Neiges et Montréal-Nord), nous permet de faire une synthèse de la perception et de la réalité de la complexité du dossier de l’immigration.
On parle de la ghettoïsation des immigrants dans certains quartiers comme Côte des Neiges (77 506 habitants en 2006; 50,9 % de personnes issues des minorités visibles ) et Montréal-Nord. Notre expérience actuelle dans un organisme à but non lucratif situé à Montréal-Nord nous permet de constater une nouvelle prise de conscience des différents acteurs socio-économiques. Une ville qui ouvre une nouvelle page d’histoire . Le portrait de Montréal-Nord n’est guère reluisant : un jeune sur six au chômage, 29 % des ménages sont composés de familles monoparentales, 38 % des ménages vivent sous le seuil de faible revenu. Avec ses 83 911 habitants (2006), l’arrondissement de Montréal-Nord compte 32 % de minorités visibles .

 

 

II-1 Des expériences diverses et variées sur la problématique de l’intégration
Des expériences diverses et variées sur la problématique de l’intégration nous permettent d’avoir une vue d’ensemble sur la complexité de l’intégration économique et de l’adaptation culturelle.
1) Notre expérience acquise à Promotion Intégration Société nouvelle (PROMIS), un organisme à but non lucratif qui poursuit la mission d’intégration auprès des nouveaux arrivants et de défense de leurs droits, basé à Côte-des-Neiges, un des secteurs les plus multiethniques de Montréal : plus de 130 communautés culturelles y sont représentées. Le quartier Côte-des-Neiges constitue le point de chute de nombreux nouveaux arrivants. Ce territoire compte 50,9 % de minorités visibles.
Notre expérience de terrain nous permet peut-être davantage de faire parler les faits, même si l’objectivité souhaitée peut révéler des biais, compte tenu d’une éventuelle distance difficile à tenir avec l’objet sociologique. Cependant, nous tenterons, autant que faire se peut, d’aborder avec objectivité la question de l’intégration. Ces deux projets contribuent au maintien de la cohésion sociale, et partant, à l’équilibre de la société d’accueil.

L’approche basée sur la réalité du terrain permet de questionner les pratiques empiriques. Mais aussi, et surtout, nous nous appuierons sur des documents publics et comparerons sur le terrain pour voir si le contenu ou les orientations de ceux-ci ne sont que des vœux pieux ou s’ils reflètent la réalité empirique. Nous passerons à la loupe certaines déclarations. Nous passerons aussi au peigne fin certaines analyses lors des consultations publiques conduites par la Commission de la culture de l’Assemblée nationale du Québec. La volonté politique du gouvernement libéral provincial dans la question de l’intégration des personnes immigrantes est-elle certaine, réelle, réaliste? Le plan d’action a-t-il été mis en œuvre tel qu’annoncé?
2) L’expérience acquise dans le domaine de la régionalisation de l’immigration, de l’immersion professionnelle des personnes immigrantes et du programme Mentorat nous semble un atout, autant dans la réflexion épistémologique que dans la pratique de terrain. La valeur ajoutée de notre livre se mesure dans l’analyse de la dynamique territoriale de l’occupation de l’espace québécois par les immigrants. Celle-ci se décline dans leur insertion socio-économique, culturelle et politique, dans la métropole montréalaise, tout comme dans les régions du Québec. Ce livre est aussi le fruit de représentations publiques, de réseautages formels et informels de son auteur qui reste passionné par la question de l’immigration.
3) La création de notre blogue https://doudousow.wordpress.com/en février 2009, comme creuset d’une information constructive et éducative, vectrice de cohésion sociale, nous a conforté dans l’idée de poursuivre la réflexion sur l’intégration des immigrants. Les commentaires instructifs sur nos différents articles, ainsi que notre expérience dans le domaine de l’action communautaire et de la vie associative, nous ont également servi d’analyse sociologique dans la rédaction du livre.
Nous sommes apparemment le premier conseiller en emploi à écrire un livre sur l’intégration des personnes immigrantes et à créer un site Internet fournissant des conseils pratiques aux chercheurs d’emploi immigrants.

4) La réflexion et l’analyse critique trouvent leur fondement dans notre formation universitaire à l’Université Gaston Berger de Saint-Louis (Sénégal) et à l’Université Rennes 2 (France), doublée d’une approche empirique sur le terrain de l’intégration des personnes immigrantes au Québec et de notre implication dans la question de la défense des intérêts des étudiants étrangers en France.
Notre analyse ne se limite pas seulement à l’identification d’une cause particulière comme seul obstacle de l’intégration des immigrants au Québec. Les difficultés d’intégration au marché du travail québécois ne peuvent pas être exclusivement attribuables à l’immigrant lui-même. Une hypothèse plausible irait dans le sens que les échecs de l’intégration seraient plutôt dus à la conjugaison de plusieurs facteurs : la non-reconnaissance des diplômes et des acquis par certains employeurs, le cercle vicieux « pas d’expérience canadienne, pas d’emploi et vice versa », la barrière linguistique, la discrimination raciale à l’embauche à l’égard de certaines communautés culturelles, le faible réseau et le manque de connaissance du marché du travail québécois, les problèmes d’attitude, la méconnaissance des codes culturels, le temps nécessaire à l’adaptation, l’inadéquation actuelle entre les offres d’emploi et les profils due à la grille de sélection des immigrants, le sous-financement des organismes communautaires, la fermeture des ordres professionnels, la déqualification professionnelle, l’absence ou les difficultés à trouver des formations passerelles pour les immigrants, la forte concentration des immigrants à Montréal.
III- La délimitation de l’objet d’étude
Selon le sociologue Émile Durkheim, « la première démarche du sociologue doit donc être de définir les choses dont il traite, afin que l’on sache et qu’il sache bien de quoi il est question . » Pour circonscrire notre objet, nous parlons d’immigrants reçus dans la catégorie économique (notamment les travailleurs qualifiés) et non des réfugiés, puisque les réalités sont complètement différentes. Les immigrants ont fait le choix d’immigrer tandis que les réfugiés ont quitté leur pays par contrainte physique ou par peur de persécution raciale, religieuse, politique ou ethnique .

Les réfugiés vivent plus de difficultés d’intégration à cause de leur passé et des traumatismes vécus qui laissent des séquelles à vie. La période de deuil social et professionnel est plus longue et la question de leur intégration se pose en des termes bien différents.
IV- Justification de l’ouvrage
Les différents ouvrages consultés n’ont pas étudié sous tous les angles l’intégration des personnes immigrantes. Par ailleurs, il existe beaucoup de textes publiés dans les revues qui traitent de l’intégration des immigrants à Montréal, et fort peu de ceux en région.
Travailler dans le domaine de l’intégration des personnes immigrantes demeure un sujet passionnant pour tout sociologue qui analyse et interroge la logique des différents acteurs, leurs interactions, mais aussi les particularismes.
Certaines définitions ou précisions nous semblent appropriées pour éclairer notre démarche sociologique. Certains ouvrages, études et recherche-action ont fait état de l’évolution des politiques d’intégration ou d’immigration (N’doye, 2003 ; Antonius et al, 2009). (Chicha et Charest, 2008) ont évalué les programmes d’intégration.
Marie-Thérèse Chicha et Éric Charest ont tenté, dans leur étude intitulée « L’intégration des immigrés sur le marché du travail à Montréal : politiques et enjeux », de répondre à des questions sur « les politiques mises en œuvre pour apporter des solutions aux difficultés vécues par les immigrés ». Ils ont aussi analysé « les objectifs visés par les politiques, voir si les politiques sont efficaces et si on peut les considérer comme des modèles de bonnes pratiques . » Nous ne revenons pas sur ces aspects puisqu’ils ont été bien expliqués et analysés.

Cependant, notre ouvrage se distingue des précédents en combinant l’expérience de terrain sur l’intégration des immigrants à Montréal et en région et les auditions publiques des spécialistes. Il explore davantage l’employabilité des immigrants.

La question de l’intégration revenant de plus en plus souvent dans l’actualité, il serait intéressant de jeter un regard constructif sur l’esprit de « L’énoncé de politique en matière d’immigration et d’intégration » qui date de 1990. Vingt trois (23) ans après la mise en place de ce tableau de bord, pouvons-nous constater que les efforts accomplis pour favoriser la pleine participation des Québécois, toutes origines confondues, ont donné les résultats espérés?

Une sociologie de différents acteurs qui travaillent sur une problématique commune : l’intégration des personnes immigrantes sous des méthodes et des angles d’approche différents. Les acteurs de projet, au sens où l’entend le sociologue Jean-Louis Laville, qui sont en interaction les uns avec les autres, nouent des relations de compréhension, d’entraide, de réciprocité, dans un climat de confiance. Ce partenariat entraîne également une tension sociale eu égard à la question identitaire, aux valeurs inhérentes à la société d’accueil (laïcité, principe un homme égale une femme, le français langue majoritaire au Québec), à l’intégration par le travail, bref à la perspective intégrationniste ou assimilationniste des immigrants. Divers acteurs qui ont des intérêts communs parfois différents. En définitive une sociologie des acteurs qui tient compte de la dynamique conflictuelle, de la dynamique de préservation des intérêts, de la dynamique de cohésion sociale, de la dynamique du rapport de force etc.
Le sociologue Manuel Castells, à travers son célèbre livre La société en réseaux, (T.1 de L’ère de l’information), définit :

« […] le concept de réseau, [comme une] caractéristique majeure de la société à l’ère de l’information. Un réseau est un ensemble de nœuds interconnectés. Un nœud est un point d’intersection d’une courbe par elle-même. La réalité d’un nœud dépend du type de réseau auquel il appartient. […] . »

Selon le chef de file de la sociologie urbaine :
« Les réseaux sont des structures ouvertes, susceptibles de s’étendre à l’infini, intégrant des nœuds nouveaux en tant qu’ils sont capables de communiquer au sein du réseau, autrement dit qui partagent les mêmes codes de communication (par exemple, des valeurs ou des objectifs de résultat). Une structure sociale fondée sur des réseaux est un système très dynamique et ouvert, capable d’innover sans mettre en cause son équilibre . »

La notion de « réseaux » est appréhendée, dans le cadre de notre livre, comme une relation de partenariat entre plusieurs acteurs, organismes communautaires, institutions ou structures, syndicats, etc., qui essaient, par rapport à une problématique commune (l’intégration culturelle et socio-économique des personnes immigrantes), de favoriser le vivre-ensemble harmonieux par une intégration économique et une adaptation culturelle aux réalités de la société d’accueil québécoise.
Pour tenter de satisfaire aux exigences de la rigueur méthodologique et à l’analyse des systèmes de valeurs, nous avons eu recours à la méthode de l’analyse de contenu.

« Le souci de la neutralité axiologique a présidé au choix de l’analyse de contenu. Elle offre la possibilité de traiter de manière méthodique des témoignages et des informations qui peuvent présenter un ″certain degré de profondeur et de complexité″ . »
Ayant ainsi présenté le cadre méthodologique, nous entamons la deuxième partie qui décrit le modèle d’analyse et le cadre théorique.

 

 

V- Modèle d’analyse : éléments sociologiques

 

Notre cadre de référence théorique s’articule autour de la conception wébérienne et durkheimienne en termes d’approches cumulant l’explication et la compréhension. Elle nous permet de prendre en compte le volet historique de la société québécoise et de tenir compte du point de vue de la société d’accueil. Il existe aussi un autre cadre de référence résidant dans une approche interculturelle développée par certains auteurs.

Notre démarche théorique s’inscrit dans l’approche explicative de Durkheim et celle compréhensive de Weber. Nous analyserons les faits sociaux en donnant tous les points de vue.
« La sociologie est née avec la volonté de rendre compte des transformations qui bouleversaient les sociétés, principalement depuis le XIXe siècle . » (Martin et al., 2003). L’histoire de la discipline sociologique (Auguste Comte (1798-1857) a inventé le terme « sociologie » en 1839) nous révèle que la principale difficulté dans la définition de la sociologie se trouve dans son objet. Émile Durkheim, le père fondateur de la sociologie française (Les règles de la méthode sociologique [1895], un ouvrage de référence surtout en termes de définition conceptuelle) a voulu faire de la sociologie une discipline autonome différente de la philosophie et de la psychologie.

 

Dans cet ouvrage, nous partons de deux positions sociologiques de la science de l’action sociale de Weber et de la science des faits sociaux de Durkheim qui paraissent contradictoires, mais complémentaires.

Selon Durkheim, les phénomènes sociaux « constituent des manières de sentir, de penser et d’agir qui sont extérieures à l’individu et sont dotées de pouvoir de coercition et s’imposent à lui comme une force contraignante.» On voit ici donc que la sociologie se définit à partir de l’explication des faits de l’extérieur : objectivisme. Des faits qui ont un « ascendant sur l’individu » . « Une puissance de coercition externe » qui peut s’abattre sur les immigrants. Ce sont des événements qu’ils ont trouvés sur place et dont ils doivent tenir compte s’ils ne veulent pas être marginalisés (par exemple : le combat linguistique et la bataille des valeurs communes). Nier certaines réalités pourrait se retourner contre la personne immigrante elle-même. En d’autres termes, les nouveaux arrivants ont trouvé sur place des valeurs et faits qu’ils ne sauront ignorer. Durkheim, dans son remarquable ouvrage sur « Les règles de la méthode sociologique », disait ceci : « Qu’un individu tente de s’opposer à l’une de ces manifestations collectives et les sentiments qu’il nie se retournent contre lui. . » Nous subissons « des influences sociales » qui peuvent amener à la « québécisation » des valeurs. « Mais si nous considérons les faits sociaux comme des choses, c’est comme des choses sociales », disait Durkheim.

D’autres penseurs, à l’instar de Max Weber, croient, eux, que la sociologie doit se définir à partir de l’explication des faits de l’intérieur : subjectivisme. Max Weber définit la sociologie comme
« une science qui se propose de comprendre par interprétation (deutend verstehen) l’activité sociale et par là d’expliquer causalement (ursächlich erklären) son déroulement et ses effets . »
Selon toujours le fondateur de la sociologie compréhensive,

« l’activité (Handeln) [est] un comportement humain (peu importe qu’il s’agisse d’un acte extérieur ou intime, d’une omission ou d’une tolérance), quand et pour autant que l’agent ou les agents lui communiquent un sens subjectif. Et par activité « sociale », l’activité qui, d’après son sens visé ([gemeinten Sinn) par l’agent ou les agents, se rapporte au comportement d’autrui, par rapport auquel s’oriente son déroulement . »

« La sociologie de l’action sociale » de Weber permet de comprendre le vécu des familles immigrantes. Durkheim la définit comme étant extérieure à l’individu et Weber, de son côté, comme étant intérieure à l’individu.

Selon le sociologue allemand et juriste de formation, Max Weber, l’action n’a de sens que si elle correspond à une intentionnalité. Mais pour que cette action ait un sens, il faut aussi que les individus la comprennent (idée de causalité).

La méthode qualitative privilégie la compréhension à partir du sens et des significations que l’acteur donne à son action tandis que la méthode quantitative utilisée par Durkheim pose la question de la quantification qui est loin de révéler toute la véracité des faits. En définitive, avant de pouvoir expliquer un phénomène social, il faut d’abord le comprendre (idée de causalité et d’interprétation).

En fait, la sociologie est cette science moderne qui concilie la méthode compréhensive et la méthode explicative. Avant d’expliquer un phénomène, n’est-il pas nécessaire, d’abord, de le comprendre pour en évoquer ses interactions, ses interrelations ?

La sociologie explicative de Durkheim permet de rechercher les causes de défense identitaire. La sociologie compréhensive de Weber aide à rechercher le sens et les significations que la société québécoise accorde au débat identitaire.

VI- Cadre théorique

VI-1) Définition de l’intégration

La vision du ministère des Communautés culturelles et de l’Immigration (MCCI, 1990) de l’intégration, contenue dans un document de référence « Au Québec pour bâtir ensemble – Énoncé de politique en matière d’immigration et d’intégration », reflète assez bien le caractère multidimensionnel de l’intégration. Le ministère des Communautés culturelles et de l’Immigration (1990) définit celle-ci comme :
« un processus d’adaptation à long terme, multidimensionnel et distinct de l’assimilation. Ce processus, dans lequel la maîtrise de la langue d’accueil joue un rôle moteur, n’est achevé que lorsque l’immigrant ou ses descendants participent pleinement à l’ensemble de la vie active de la société d’accueil et ont développé un sentiment d’appartenance à son égard . »
L’immigrant doit-il se fondre, dans toutes ses facettes, dans la majorité ou doit-il trouver un équilibre entre l’identité de sa terre d’accueil et celle de ses origines? Doit-il s’enraciner dans sa communauté d’origine ou dans sa communauté d’accueil? À notre avis, il doit trouver une symbiose intelligente de concilier ces deux communautés particulières. Le français, langue commune, doit être le ciment de l’intégration.

L’intégration de la personne immigrante, un processus évolutif, ne se fait pas du jour au lendemain en termes d’adhésion aux valeurs. En d’autres mots, l’intégration culturelle se fait sur le long terme. Elle s’étale sur le temps et en des circonstances bien déterminées en tenant compte de plusieurs facteurs. L’intégration se fait de façon collective, mais aussi individuelle. On parle ainsi de la capacité de l’individu à s’intégrer, indépendamment de ses origines.

Deux proverbes africains permettent d’illustrer la métaphore de l’intégration : « Le tronc d’arbre aura beau séjourner dans la rivière, il n’en deviendra pas un crocodile » (proverbe sénégalais); « La chèvre broute là où elle est attachée » (proverbe camerounais). Pourrait-on être d’accord sur la théorie du déterminisme social du sociologue Émile Durkheim selon laquelle le milieu détermine l’individu? Mieux, tout comme Bourdieu, peut-on penser que l’individu subit obligatoirement les influences de la société? Si on sort de ce déterminisme rigoureux, pourrait-on dire que l’individu peut s’affranchir des contraintes de la société? La dimension temporelle, qui est un des facteurs d’adaptation culturelle et d’intégration économique, renseigne de manière éloquente sur le degré d’intégration.

En effet, dans l’article intitulé «Typologie des migrations et analyse de l’intégration » , Jean-Pierre Garson et Cécile Thoreau abordent de manière pragmatique « la nécessité de tenir compte » de la dimension temporelle dans l’analyse de l’intégration des immigrants.
« Le temps est une dimension fondamentale de l’intégration, d’où la nécessité de tenir compte, d’une part de l’âge du migrant lors de son arrivée dans le pays d’accueil, et d’autre part du nombre d’années qu’il y a déjà vécu. De nombreuses analyses ont montré que la situation économique des immigrants tend à s’améliorer avec le nombre d’années passées dans le pays d’accueil. Avec le temps, les différences culturelles éventuelles entre immigrés et autochtones [population locale] s’estompent ou se relativisent, et les uns et les autres finissent le plus souvent par se tolérer ».
Les deux auteurs tiennent cependant à relativiser :
« (…) le moment où se produit l’émigration et l’histoire personnelle de l’émigré s’insèrent, par la force des choses, dans le moment et l’histoire de la société d’accueil. Émigrer aujourd’hui, alors que sévit le chômage dans le pays où l’on se rend, ce n’est pas la même chose qu’y avoir émigré lorsque le plein emploi était la règle ».

Autrement dit, la réussite de l’intégration dépend de facteurs et de circonstances bien déterminés. Ils concluent en soulignant que :
« La dimension temporelle ne peut pas être considérée indépendamment des autres facteurs. Il se peut en effet que les besoins du marché du travail se modifient et que les compétences de l’immigrant, nécessaires au pays d’accueil au moment où il y arrive, soient dépassées quelques années plus tard. En outre, les immigrants pour lesquels ce niveau de compétences est peu élevé peuvent avoir des difficultés pour s’adapter à des emplois, à un marché du travail et, de façon plus générale, à un mode de vie caractérisés par un savoir-faire et un niveau d’alphabétisation sans cesse plus élevés. Il est donc possible que, dans certaines situations, le statut de l’immigrant se détériore après quelques années de séjour dans le pays d’accueil. »

Les niveaux d’intégration ne sont pas les mêmes, pour une personne qui parle français, qui a été en Europe ou en Amérique du Nord, comparés à ceux d’une personne qui doit faire sa francisation ou qui vient directement de l’Afrique. La période d’adaptation va être plus longue pour certaines catégories de population eu égard aux éléments que nous venons d’énoncer.

« […] Pour certains groupes de provenance, l’impact défavorable associé à leur origine n’est significatif que pendant les premiers mois suivant leur admission. C’est le cas pour l’accès à l’emploi qualifié des répondants du Maghreb et d’Europe de l’Est (incluant l’ex-URSS). Nous serions alors en présence d’un processus d’adaptation, d’acculturation ou de contournement, qui, de toute évidence, s’avère plus lent, au départ, que pour le groupe de référence, mais qui atteint, à terme, un rythme de croisière comparable à celui de ce dernier », soulignent Renaud et Cayn .

Le processus d’intégration diffère d’un immigrant à un autre. Celui qui est jeune et moins expérimenté intégrera plus rapidement le marché de l’emploi que celui plus âgé et plus expérimenté. Le jeune immigrant est davantage prêt à accepter tous les emplois qui sont à sa disposition que la personne expérimentée qui se rappelle des voitures, des chauffeurs et des maisons de fonction acquis dans le cadre de son travail dans son pays d’origine. Le deuil professionnel reste plus difficile à se faire oublier pour le professionnel immigrant expérimenté.

Une analyse systémique démontre que la personne immigrante doit bâtir une crédibilité et avoir un sens du leadership pour se faire une place réelle dans l’entreprise en particulier, et dans la société de manière générale. Elle doit prouver qu’elle peut apporter une valeur ajoutée et susciter toujours l’intérêt auprès de ses interlocuteurs.

Mais ceci n’est pas si négatif puisque ça pousse la personne immigrante à se questionner sur ses pratiques, à chercher à se dépasser, à performer. Parce qu’elle aura déjà à faire ses preuves devant tant d’épreuves. Et en définitive, elle parviendra à faire reconnaître la qualité de son travail car ses compétences ne seront plus à démontrer dans le contexte organisationnel. Dans un contexte nord-américain, une personne qui travaille continuellement sera récompensée de ses efforts.
Mais ce surpassement qu’on exige de la personne immigrante ne pourrait en aucune façon être attribué de façon systématique à l’employeur qui, parfois, n’est pas de mauvaise foi. Pour une personne immigrante qui n’a pas fait ses études au Canada, qui n’a pas une expérience québécoise ou canadienne, l’on se questionne toujours sur sa compréhension et sa maîtrise des façons de faire québécoises, sur la différence des pratiques de culture organisationnelle.
Cette difficulté rencontrée par les nouveaux arrivants est également vécue, différemment et à des degrés divers, par les jeunes adultes québécois qui ont soit décroché de l’école ou ont connu des problèmes familiaux ou de gangstérisme. C’est pourquoi on parle de l’adaptation des services en fonction des besoins spécifiques de la clientèle dans une perspective de réinsertion socioprofessionnelle, ou d’intégration professionnelle, ou de maintien en emploi.
L’intégration au marché du travail devient souvent difficile pour les nouveaux arrivants. La plupart des études scientifiques montre, qu’au fur et à mesure que la personne demeure dans la société d’accueil, sa situation s’améliore .

 

 

VI-2) L’étude de Reynaud et Cayn pour le MICC : Un emploi correspondant à ses compétences? Les travailleurs sélectionnés et l’accès à un emploi qualifié au Québec (Mars 2006).
Selon Jean Renaud et Tristan Cayn, le niveau de scolarité, la préparation à la migration, les séjours préalables et la région d’origine constituent les facteurs principaux à une intégration rapide au marché du travail québécois.
Cette étude réalisée pour le compte du ministère de l’Immigration et des Communautés culturelles (MICC) n’a, certes, pas pris en compte à leur juste mesure des facteurs systémiques extérieurs à l’intégration qui pourraient influer sur l’intégration des immigrants. Son biais méthodologique (recherche d’autres échantillons sud-est asiatiques qui avaient des difficultés d’intégration; Bangladesh, Pakistan : la discrimination ne jouait pas un rôle majeur, mais plutôt la faible capacité d’adaptation) est également remis en cause par des participants issus des organismes d’aide aux nouveaux arrivants à la journée de régionalisation à Trois-Rivières en mai 2007. Ces détracteurs affirment avec raison que les facteurs liés au « capital humain » ne sont pas les seuls à nuire à l’intégration des immigrants. Il n’empêche que cette étude tout comme les conclusions d’autres spécialistes s’entendent sur le fait que la période d’adaptation est un facteur important dans l’intégration économique et culturelle des immigrants. La période d’adaptation diffère d’une personne à une autre et d’une culture à une autre.

La provenance joue un rôle déterminant dans l’insertion en emploi des immigrants au Québec. Telle est la conclusion de cette étude d’un échantillon de plus de 1 500 immigrants, de la catégorie des travailleurs qualifiés, admis dans la Belle province entre janvier 1997 et juin 2000. Selon les auteurs de l’étude, les ressortissants du « groupe ″Asie de l’Ouest et Moyen-Orient″ » et le groupe ″Asie de l’Est et Océanie″ connaissent de plus grandes difficultés à trouver un premier emploi comparativement à l’ensemble du groupe ″Europe de l’Ouest et États-Unis″ » . »

Les chercheurs qui ont réalisé la première étude sur l’intégration des immigrants au marché du travail québécois selon leur niveau de scolarité indiquent ceci :

« Une hypothèse plausible est à l’effet que les immigrants provenant de certaines régions du monde, pour des raisons encore impossibles à identifier clairement et tout aussi difficiles à quantifier, auraient besoin de plus de temps pour s’acclimater, pour s’approprier les us et coutumes, pour surmonter les différences d’ordre socioculturel, pour modifier, dans une certaine mesure, leur comportement, de façon à le rendre plus conforme aux habitudes locales et aux attentes . »

La réussite rapide des immigrants est effectivement liée au pays d’origine. « L’effet de la région de provenance » ou d’origine est démontré dans le processus d’intégration rapide sur le marché de l’emploi. Un immigrant africain qui est passé par l’Europe ou l’Amérique a plus de chances de s’intégrer rapidement qu’un immigrant qui vient directement de l’Afrique. Il y a un partage de certaines valeurs occidentales, même si on peut observer des nuances ici et là. Le fait de maîtriser la langue française étant par ailleurs un facteur indispensable dans l’intégration socioprofessionnelle, les immigrants francophones peuvent plus rapidement s’intégrer. Un emploi en français correspondant à la hauteur des compétences et qualifications de l’immigrant constitue une intégration économique et culturelle réussie.

 

L’intégration pleine et entière de l’immigrant se mesure à l’insertion en emploi à la hauteur de ses compétences. Il serait réducteur de considérer que l’inadéquation des besoins de main-d’œuvre et des profils des immigrants est la seule et unique cause des problèmes d’intégration des immigrants (Chicha et Charest, 2008).

La fermeture des ordres professionnels au Québec, et tout particulièrement celui du Collège des médecins du Québec(CMQ), ne facilite pas une intégration rapide des personnes immigrantes évoluant dans des métiers et professions réglementés. L’intégration des médecins étrangers est un combat pour faire avancer les lois progressistes de la société québécoise basées sur l’inclusion.

La non-reconnaissance des acquis, tout comme le sous-financement des organismes communautaires qui viennent en aide aux immigrants, constituent un frein à l’intégration des immigrants. L’intégration des immigrants ne peut se faire sans la sensibilisation des acteurs de la société. Tous les membres de la société doivent travailler ensemble pour embarquer dans une logique contractuelle empêchant que le bateau ne chavire ou n’atteigne une île déserte. Mais aussi les histoires à succès de certains immigrants permettent aux nouveaux arrivants de ne pas céder au découragement.

 

Le réseautage constitue un outil efficace dans la recherche d’emploi au Québec. La personne immigrante doit être capable de créer, développer et entretenir un réseau. L’extraordinaire puissance de l’attitude (Bill Marchsin , 2009) constitue une clef dans l’intégration économique des immigrants. Le conférencier et auteur international reprend sur son site Internet une étude de l’université de Harvard qui indique que « 85 % de la réussite d’un individu est attribuable à son attitude! ». La non-maîtrise des codes culturels québécois par les immigrants leur porte préjudice dans la quête de l’emploi.

Les nouveaux arrivants ont une conception parfois trop idéaliste du marché du travail québécois qui ouvre rapidement des portes à l’intégration. Des attentes surréalistes qui constituent des fausses croyances sur la réalité du marché du travail. Même s’il existe des personnes qui réussissent à tirer leur épingle du jeu, il demeure évident que le temps d’adaptation est nécessaire pour trouver un emploi rêvé.

Lien pdf : (231322958) Fondements théoriques et empiriques de la démarche_VO


Responses

  1. Félicitations Doudou. Excellente contribution, j’ai hâte de voir l’ouvrage!

  2. Cet ouvrage sera très utile à ceux qui entament leur procédure d’immigration.
    Comme vous le mentionnez comprendre beaucoup de choses pour une meilleure intégration; cette compréhension peut être rapide comme elle peut du temps…Dommage.
    Bonne continuation…faites nous savoir lorsque l’ouvrage sera disponible.


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