Publié par : Doudou Sow | 28 février 2014

Le rééquilibrage des bassins, une décision endossée par la majorité des employeurs québécois

immigration bassinPersonne ne peut nier que la mission première des entreprises est le dynamisme économique,  mais les PME doivent avoir aussi une responsabilisation sociale dans la question de l’intégration des personnes immigrantes.

 

Les organismes communautaires avaient déploré la controversée question des bassins géographiques lors des consultations sur les niveaux d’immigration. La plupart des acteurs sociaux défendaient l’idée selon laquelle le gouvernement libéral précédent devait travailler davantage sur les causes des difficultés d’intégration plutôt que de favoriser une politique sur les quotas d’immigration. L’orientation 5 : « Rééquilibrer progressivement la proportion que représente chacun des grands bassins géographiques de provenance de l’immigration pour qu’en 2015 cette proportion soit limitée à un maximum de 30 % pour chacun de ces bassins » était jugée discriminatoire par bon nombre d’intervenants du milieu communautaire. Cela signifiait une diminution du bassin du Maghreb de 36,8 % en 2010 à 30 % dans les prochaines années.

Le gouvernement libéral provincial du Québec défendait accorder une très grande importance aux deux orientations suivantes : Orientation 2 : « Maintenir majoritaire la proportion de personnes connaissant le français dans l’ensemble des admissions » et Orientation 3 : « Augmenter le niveau de connaissance du français chez les candidats de la catégorie des travailleurs qualifiés », qui visaient le maintien de l’immigration francophone. Par contre, sa vision sur le bassin, un concept fourre-tout, démontre une contradiction entre les intentions de défendre la langue française et la réalité de l’orientation qu’il a pu prendre sur la diminution de l’immigration africaine et du Maghreb.

En 2007, le Maroc (8,0 %), la France (7,7 %), l’Algérie (7,5 %), la Colombie (5,6 %), la Chine (5,5 %), la Roumanie (4,0 %) et le Liban (4,0 %) étaient les principaux pays de provenance des immigrants. Selon le bref portrait de l’immigration permanente du MICC, en 2010, la population des immigrants permanents admis se répartit comme suit, selon le continent de naissance : Afrique 36,8 % (dont le Maghreb, 20,7 %), Asie 25,4 %, Amérique 21,1 % et Europe 16,6%.
Le rééquilibrage du bassin géographique du Maghreb réduit sensiblement la proportion de francophones ou de francophiles « dont la connaissance du français est supérieure à la moyenne » (Tommy Chouinard, La Presse).
Au nom de la recherche de talents, le gouvernement libéral provincial entendait faire la promotion de l’immigration dans tous les pays du monde, une nouvelle vision économique des employeurs québécois. L’orientation sur le rééquilibrage des bassins, finalement rebaptisée orientation sur la diversité, est une idée qui émane du milieu des affaires, selon même l’aveu de l’ancienne ministre de l’Immigration et des Communautés culturelles, Kathleen Weil .

En réponse aux réserves exprimées sur cette orientation par l’ancien président du Conseil supérieur de la langue française, Conrad Ouellon, dans le cadre des auditions publiques sur le document de consultation intitulé « La planification de l’immigration au Québec pour la période 2012-2015 », l’ex ministre de l’Immigration et des Communautés culturelles tenait à rassurer les détracteurs de l’orientation controversée du rééquilibrage du bassin géographique : « Et, donc, vous dites que cette orientation pourrait paraître discriminatoire. Évidemment, on ne voudrait pas du tout que l’image du Québec soit une l’image d’un pays [sic] qui veut discriminer . »

La ministre Weil avait voulu rectifier le tir en préférant reformuler de façon positive l’orientation sur le bassin géographique. Son approche en commission parlementaire sur l’utilisation du terme initial de bassin géographique a évolué au fur et à mesure du déroulement des travaux parlementaires sur la planification de l’immigration. Elle parlait plutôt d’orientation sur la diversité au lieu de rééquilibrage du bassin géographique. En réalité, ce sont les employeurs qui sont derrière cette orientation du bassin géographique. Certains employeurs, notamment la chambre de commerce, le conseil du patronat, les manufacturiers et exportateurs, privilégient les compétences recherchées par le marché du travail plutôt que la langue. En d’autres termes, même s’ils reconnaissent tous que le français est important, il n’en demeure pas moins qu’ils pensent que les besoins du marché sont beaucoup plus prioritaires que des considérations linguistiques. Une conception qui va à contre-courant de la vision souverainiste, qui fait de la langue française son cheval de bataille.

On se retrouve donc avec une vision économique et une vision identitaire. Mais les deux pourraient être conciliables si un bon arbitrage était fait. Le Québec n’arrivera pas à sélectionner 100 % de francophones compte tenu des raisons que nous évoquions dans notre premier ouvrage (section Le français, un outil d’intégration et de cohésion sociale). C’est pourquoi les mesures de francisation sont importantes. Les acteurs du milieu économique ou des affaires défendent l’idée selon laquelle il faut chercher des talents partout dans le monde.
Les entrepreneurs québécois cherchent ainsi des « têtes de pont » qui leur permettraient d’accéder à des marchés internationaux dans le contexte de la mondialisation. En accordant la priorité à la chasse de talents, ces acteurs économiques entendent ne pas accorder « dans l’absolu » la nécessité de préserver le fait français au Québec. Ainsi, ils souhaiteraient mettre l’accent sur les continents sud-américain (Mexique, Brésil, …) et asiatique.

La position du gouvernement libéral provincial exprimée par l’ancienne ministre de l’Immigration et des Communautés culturelles, Kathleen Weil, sur la question du bassin géographique, était finalement celle-ci :

« […] il y a des francophones un peu partout dans le monde, mais il faut mettre beaucoup d’efforts pour les chercher. Alors, il y a d’ailleurs des Maghrébins qui vivent en France, il y a des Maghrébins qui vivent en Amérique latine, etc. Et c’est une idée qui vient un peu des études plus récentes, depuis 10 ans, sur l’apport de la diversité au sein de l’entreprise, qui cherche des gens d’un peu partout dans le monde, dans un contexte de mondialisation, qui rendent leurs entreprises plus compétitives, mais qui rendent aussi les équipes plus créatives dans leurs approches… Donc, ça prend plusieurs cultures . »

 

Mise en contexte sur la question des bassins de provenance de l’immigration

 

Selon l’article 3.0.1 de la Loi sur l’immigration, « un bassin géographique peut comprendre un pays, un groupe de pays, un continent ou une partie de continent ». Le bassin de recrutement des immigrants potentiels s’exprimant en français est restreint. Certains pays d’Europe, de l’Afrique francophone, de l’Afrique du Nord ou du Maghreb, de l’Asie, constituent les créneaux de recrutement francophone. Les principaux bassins francophones d’immigration restent la France, l’Algérie et le Maroc.

 

Compte tenu de ces multiples situations, le gouvernement libéral provincial était obligé de recruter des immigrants dans des bassins non-francophones.

 

En commission parlementaire (2011 et même 2013), certains acteurs, comme Michel Pagé, incitaient le gouvernement libéral provincial à profiter de la crise économique européenne pour recruter plus de « francothropes » (un concept de Charles Castonguay (l’Amérique latine et l’Europe de l’Est constituent, entre autres, des bassins francothropes)) que d’anglothropes (c’est-à dire des individus tournés vers l’anglais comme ceux de langue germanique, chinoise, etc., selon l’auteur). Le chercheur Charles Castonguay avait expliqué ce concept dans le cadre du projet de loi numéro 14.

 
M. Pagé approuvait l’idée de la ministre Weil d’aller recruter « des gens un peu partout dans le monde qui étudient le français » et estimait même en avoir parlé :

 
« dans le chapitre 3 de [son] petit bouquin qu’ [il avait] publié (…) et [il] suggérerai[t] effectivement de faire un recrutement sélectif actif auprès de pays où on retrouve de larges bassins de locuteurs francophones compatibles avec les valeurs canadiennes et québécoises. [Il cite des pays comme] l’Espagne, 1 million, 2 millions de locuteurs, pas de locuteurs, ou de francophiles, l’Italie même chose, Roumanie, Bulgarie, quoique là c’est encore une fois 1 million. Aux États-Unis, il y a 2 millions de francophones, et presque toutes les universités américaines donnent des cours, ou ont un département de français, ou un département de littérature française. Donc, c’est ce qui n’a pas été fait dans le passé et puis qu’où le bât blesse parce qu’il y a… l’espace francophone est vaste. Plusieurs pays dont ceux que j’ai nommés constituent des bassins de recrutement, surtout maintenant que des pays comme le Portugal, l’Espagne, la Roumanie, l’Italie ont des difficultés. Or, la population sont [sic] en général bien instruite à toutes choses égales », avait-t-il soutenu.

 

Celui qui s’est indigné du recrutement anglothrope avait suggéré au gouvernement libéral provincial d’exploiter d’autres bassins de recrutement : « dans les prochaines années, c’est là qu’il faut chercher nos francophiles et francophones de façon directe, bien orchestrée, en relation avec le ministère des relations… pardon, des Relations internationales, et nous nous rejoignons . »

 

Dans son analyse, M. Pagé a également fait ressortir un aspect visant à recruter des immigrants qui épousent les mêmes valeurs québécoises, d’où la notion « de larges bassins de locuteurs francophones compatibles avec les valeurs canadiennes et québécoises ».

 

M. Pagé n’était pas le seul à penser que la situation en Europe était favorable au recrutement de candidats potentiels à l’immigration. Le président de la Chambre de commerce du Montréal métropolitain (CCMM), M. Michel Leblanc, qui milite pour une hausse (65 000 ), suggère, lui, au gouvernement libéral provincial de saisir « l’opportunité des crises européennes » pour attirer et recruter des talents pour le Québec :

« Des gens de la communauté d’affaires m’ont dit: Si j’étais une entreprise comme le Québec et que je savais que j’ai un besoin de main-d’œuvre qualifiée, compétente, présentement, je me dirais, c’est le moment d’aller en Grèce, c’est le moment d’aller au Portugal, c’est le moment d’aller en Irlande. C’est le moment de saisir une conjoncture rare où il y a énormément de jeunes en Europe compétents et formés qui se cherchent du travail, et j’augmenterais volontairement et peut-être temporairement mon nombre d’immigrants autorisé juste pour saisir une opportunité de marché qui ne va peut-être [pas] durer dans le temps. Alors, ça pourrait militer en fonction qu’on ne voie pas l’immigration comme étant linéairement toujours au même niveau mais comme étant conjecturalement gonflée par le fait qu’on a l’opportunité d’aller séduire des talents formés en Europe qui se cherchent un emploi » (Immigration =données ou variables temps et contexte).

 

En conférence de presse, Mme Weil a affirmé que l’orientation 5 « assure ainsi le maintien d’une diversité au sein du mouvement migratoire, diversité qui continuera d’enrichir notre patrimoine socioculturel et de favoriser l’intégration ». Mme Weil, qui préférait parler de bassins d’immigration diversifiés, défend la possibilité du gouvernement précédent de recruter dans le monde des personnes qui étudient et parlent le français. En commission parlementaire, elle avait cité des exemples de certains pays (Espagne, Japon, Irlande) pour démontrer la flexibilité du bassin sur le plan linguistique :

 

« […] j’ai des chiffres intéressants sur les locuteurs francophones, donc à l’échelle planétaire : environ 200 millions de locuteurs du français, dont 70 millions de langue maternelle française. Donc, c’est vrai, il y a un bassin, mais je vous dirais que le MICC a quand même […] depuis ces dernières années, toujours fait des efforts; il y a des bureaux en Europe aussi. Mais depuis l’Union européenne, ce qu’on a constaté, ça a été beaucoup plus difficile de séduire ces personnes pour qu’elles viennent ici, contrairement aux années cinquante. Maintenant, il y a une conjoncture économique et on est bien conscients de ça . »

 

L’Association de la communauté algérienne de Québec (ACAQ), par le biais de M. Omar Kali, avait recommandé une clarification de la notion de bassin : « pour éviter les interrogations ». Le président de l’ACAQ demandait à ce :

 

« que la question des bassins soit plus claire qu’elle ne l’est dans le document [de planification de l’immigration]. Cette notion doit-elle prendre en considération le territoire d’appartenance et la connaissance [du] français? Quels sont les critères utilisés pour définir les bassins géographiques? Qu’en est-il du bassin Maghreb dont nous sommes issus? S’apprête-t-on à en diminuer l’apport humain? »

 

La difficulté de définir la notion de bassin a été très bien soulevée par Mme Diane-Gabrielle Tremblay, professeure au Département d’économie et de gestion de la Télé-université de l’UQAM. Répondant à la ministre qui cherchait à trouver une formulation plus consensuelle sur cette orientation en remplaçant le terme bassin par diversité, la directrice de l’Alliance de recherche universités-communautés sur la gestion des âges et des temps sociaux faisait remarquer que : « [Le terme bassin] a été utilisé beaucoup quand on a voulu intégrer les femmes davantage dans des milieux masculins, alors, c’est toujours une problématique de comment on définit ce bassin ».

 

La question de l’origine des immigrants, eu égard au contexte maghrébin de l’époque, a été également soulevée. Étant donné que la planification de l’immigration pour la période 2012-2015 était effectuée dans le contexte des révoltes du printemps arabe, certaines personnes ont pensé que le gouvernement libéral voulait limiter le bassin du Maghreb pour contenir les éventuelles demandes. Ce qui avait poussé un journaliste de La Presse, Tommy Chouinard, à dire lors de la conférence de presse de la ministre de l’Immigration et des Communautés culturelles sur la consultation publique sur la planification de l’immigration : « Évidemment, vous prévoyez une vague en raison des troubles qui agitent plusieurs pays d’Afrique du Nord ».

 

Interpellée sur cette question, l’ancienne ministre Weil répond que :
« Ça a été mis là bien avant, cette idée. Ça fait un certain temps que c’est en réflexion […]. Le travail de l’immigration et des gens au ministère de l’Immigration, c’est constamment avec des chercheurs et les études qui nous alimentent, des recherches qui sont au sein du gouvernement, mais aussi les chercheurs qui sont à l’extérieur . »

 

À la question donc de M. Chouinard si le gouvernement Charest avait « tenu compte des révoltes qui ont cours? », la ministre répond de manière catégorique « Non. Non, non, non. ». Ce qui apparemment n’avait pas convaincu le journaliste qui était revenu à la charge et avait poussé la ministre à préciser davantage sa pensée : « […] parce qu’on ne peut pas savoir c’est quoi, l’impact, c’est trop tôt. On n’a pas, de toute façon, dans les données d’après ce que j’ai… Moi, j’ai posé la question, on n’a pas plus de demandes venant de ces pays-là actuellement ».

 

La ministre Weil misait sur une diversité de sources d’immigration pour recruter des personnes qui parlent plusieurs langues tout en souhaitant qu’elles soient francisées :

 

« Vous connaissez bien les besoins des employeurs. Ils cherchent la diversité, ils cherchent des têtes de pont, ils sont dans un monde globalisé, ils sont en compétition. On a entendu Montréal International, c’est une course au talent […] et, moi, je parle d’un radar, c’était vraiment l’intention de cette augmentation, partout dans le monde, pas un bassin, pas deux bassins, partout dans le monde. Des gens qui parlent plusieurs langues et qui sont francisés parce qu’il y a beaucoup de gens qui sont un peu partout, qui parlent français . »

 

Pour défendre le concept de bassin, ou devrions-nous dire de diversité, la ministre donnait même l’exemple de compétitivité d’une ville lors des débats de la Commission des relations avec les citoyens :

 

« Je viens de Richmond hier soir, justement, on ne peut pas imaginer, mais, eux aussi, parce qu’ils font de l’exportation, ils cherchent des gens qui peuvent les aider avec des marchés, au Mexique, au Brésil, en Chine, c’est ça, l’immigration. Et les sociétés les plus compétitives vont aller chercher cette diversité . »

 

La diversité des sources d’immigration n’est pas un problème en soi au Québec qui constitue probablement la société la plus diversifiée au monde. Et comme le faisait remarquer, à juste titre, en commission parlementaire, l’ancien chef de l’analyse et de la recherche à la Division de la démographie de Statistique Canada, Alain Bélanger, en réponse à la ministre Weil sur la question de la diversité :

 

« […] la composition de l’immigration québécoise, elle est beaucoup plus diversifiée que celle du reste du Canada. On a, qu’on regarde par pays d’origine ou par appartenance à un groupe de minorité visible, une bien plus grande diversité qu’à Toronto, où on va retrouver une très grande proportion, presque la moitié, de Sud-Asiatiques, ou à Vancouver, où c’est près de la moitié de Chinois. Ici, au Québec, à Montréal, on a une répartition plus égale, si on veut, là, entre les différents groupes de minorités visibles puis entre les différents lieux d’origine. Et je pense que c’est une bonne chose . »

 

La diversification des bassins géographiques de provenance de l’immigration a toujours été une tradition du Québec en matière d’immigration.

 

« Immigration-Les Maghrébins dans la mire du Québec », titrait l’Agence QMI. Ce même article de Charles Lecavalier , est repris dans le Journal de Montréal avec un autre titre qui en disait long sur la nouvelle vision du gouvernement libéral concernant la sélection des Maghrébins : « Immigration-Maghrébins : La ministre Weil propose des quotas ». Même si la ministre ne voulait pas parler ou utiliser le terme « quotas », la réalité, sur le terrain, de cette nouvelle orientation démontrait qu’il s’agit bel et bien d’une politique de « quotas ».

 

 

Bassin géographique : une orientation jugée discriminatoire par bon nombre d’intervenants du milieu juridique, politique, syndical et sociocommunautaire

 

Beaucoup d’acteurs, se réclamant de la société québécoise francophone, ne comprenaient pas la décision de la réduction du flux migratoire en provenance du continent africain. Des réserves ont été émises sur cette orientation. Beaucoup d’acteurs socioéconomiques ont vu, dans la formulation de l’orientation, qu’on ciblait particulièrement la communauté maghrébine. Le bassin du Maghreb englobe l’Afrique subsaharienne et des zones d’ombre existaient sur le fait de savoir si la mesure touchait l’Afrique du Nord ou la méditerranée plus particulièrement.

 

Une lettre d’opinion « Immigration – Non aux quotas par origine! », signée par d’éminentes personnalités québécoises, était parue dans le journal Le Devoir pour s’insurger contre la politique gouvernementale au sujet de l’orientation sur le bassin géographique. Dans cette lettre, on pouvait y lire que :

 

« Jusqu’au milieu du XXe siècle, le Canada n’admettait pratiquement que des immigrants d’origine européenne, de préférence des Britanniques. Cette pratique s’inscrivait dans une idéologie générale de «hiérarchisation des races et des ethnies» contre laquelle les horreurs de la Deuxième Guerre mondiale et le processus de décolonisation n’avaient pas tout à fait immunisé l’Occident.

 

« Au cours des années 1960, cette méthode a été progressivement remplacée par une approche universelle et égalitaire, sans égard à la race, à la couleur, à la nationalité, à la religion, à la langue maternelle et au sexe. Quand le Québec a obtenu des pouvoirs lui permettant de choisir lui-même une proportion importante de ses immigrants, il a adhéré d’emblée à ce principe de non-discrimination, lequel s’harmonisait d’ailleurs tout à fait avec sa propre Charte des droits et libertés. »

 

Avec les nouvelles orientations, le gouvernement du Québec se situait de plus en plus dans la politique européenne quant au choix géographique des immigrants. En plus de la pétition qui dénonçait une telle mesure, la spécialiste de l’immigration en région et chercheuse membre de l’Observatoire de l’immigration dans les zones à faible densité d’immigrants, Michèle Vatz-Laaroussi, abonde dans ce sens.

 

« La ministre propose de ramener le taux de chaque bassin d’immigration (ici continent) à 30 % du total en 2015, ce qui équivaut à faire baisser le nombre d’Africains et surtout de Maghrébins admis au Québec. Voici là encore une mesure inattendue qui fait penser aux orientations prises par plusieurs pays européens que nous taxons de discriminatoires de notre côté de l’Atlantique . »

 

En commission parlementaire, la ministre Weil, qui s’adressait à un membre de la communauté maghrébine, en l’occurrence M. Boufeldja Benabdallah qui regrettait la diminution du bassin du Maghreb (Maroc, Algérie, Tunisie) en disant qu’il serait “pénalisé”, martelait ceci :
« Je veux revenir sur cette question de bassin. Je vais le dire candidement : il y a une réaction généralement négative par rapport à cette orientation pour toutes sortes de raisons. C’est perçu à l’extrême comme discriminatoire et comme si c’est le bassin… Il y en a qui pensent que c’est l’Afrique du Nord ou toute l’Afrique, le continent, qui est ciblé.

 

« Évidemment, moi, en tant que ministre de l’Immigration et des Communautés culturelles et représentante du gouvernement du Québec, on ne voudrait vraiment pas que ce soit le message qui est laissé. Alors, je regarde d’autres formulations qui pourraient aller dans le sens de la diversité . »

 

La ministre Weil est passée du concept de bassin géographique à bassin sur la diversité pour mieux faire passer l’orientation originelle sur les bassins de provenance. Comme l’a fait remarquer la ministre Weil, le rééquilibrage des bassins traduit le souci de diversifier les zones de provenance des immigrants, donc de marquer davantage la diversité. La ministre a compris que la notion de bassin géographique crée plus de problèmes et a décidé de :

 

« changer la formulation qui crée un malaise. Honnêtement, ça crée un malaise, poursuit la ministre. La majorité des gens sentent un malaise. Donc, il ne faudrait pas aller avec des orientations qui créent un malaise parce qu’on cherche l’adhésion de tous à nos politiques et nos orientations en immigration . »

 

La directrice du Service d’aide aux néo-Canadiens (SANC), Mme Mercedes Orellana, qui s’exprimait sur la question du rééquilibrage du bassin, avait émis une idée intéressante sur la notion du bassin :

 

« Nous, on pense qu’il ne faudrait pas non plus utiliser des critères qui vont faire apparence de discrimination, même au regard de l’origine ethnique de certaines personnes. Il faudrait plutôt regarder ce que la personne peut apporter sur tous les plans que j’ai mentionnés tantôt, social, linguistique, économique, démographique, plutôt que des origines ethniques . »
La politique québécoise a toujours fait valoir la carte d’une sélection dénuée de toute discrimination ethnique. Et elle nous semble la meilleure voie à considérer dans les mesures d’immigration.

 

Les réserves des organismes communautaires au sujet de l’orientation sont reprises par l’Union des producteurs agricoles (UPA), par la voix de son conseiller juridique, Stéphane Forest. En réponse à l’ancienne ministre Weil qui justifiait le choix de cette orientation, M. Forest questionnait cette problématique :

 

« Est-ce qu’on veut une diversité de partout sur la planète ou on veut des diversités par sous-continents? Vous dites que les entreprises veulent de la diversité. Si on prend actuellement le bassin africain et s’il y a un continent où il y a de la diversité tant culturelle, sociale que religieuse, c’est bien en Afrique. Alors, cette diversité-là, elle est là. Et on a un continent dont le développement, dans les futures décennies, va être exceptionnel. Il y a des niveaux de vie à augmenter, alors, il y a des marchés à développer. Alors, dans ce sens-là également, compte tenu de l’importance du critère du français, il y a un défi . »

 

Il soulevait la contradiction entre les deux orientations, 2 et 3, (défense de la langue française et réduction du plus grand réservoir francophone comme le mentionnait l’ancien président du Conseil supérieur de la langue française (CSLF), M. Conrad Ouellon) :

 

« […] cette orientation vient un peu en conflit avec une autre que le ministère a de rééquilibrer les bassins d’immigrants. Et, comme vous l’avez discuté dans la précédente intervention, ce rééquilibrage-là va nécessairement se faire au détriment du bassin de l’Afrique qui est majoritairement francophone. Alors, vous avez, je pense, un défi qui est important et, pour l’UPA, la clé de l’intégration, c’est le français donc votre orientation est dans le sens . »

 

Monsieur Forest allait dans le même sens que les propos de M. Ouellon lorsqu’il affirmait que :

 

« Le fait que le gouvernement insiste sur la vitalité de la langue française et par réduise [sic] ce n’est pas parce qu’il y a une certaine portion de l’immigration africaine, maghrébine principalement, qui a de la difficulté à s’intégrer, il faut s’attaquer aux causes de cette difficulté d’intégration là plus qu’au fait qu’empêcher ces immigrants-là de s’installer ici . »

 

La position juridique du Barreau sur la question des quotas est très explicite. Le Barreau du Québec, qui a en son sein un comité consultatif permanent, le « Comité en droit de l’immigration et de la citoyenneté », avait livré ses « commentaires sur le document de consultation » au sujet de l’ « Imposition de quotas : la réduction à 30 % des catégories de bassins » :

 

« Le gouvernement peut évidemment opter pour une sélection en fonction des bassins pour harmoniser le tissu social en fonction de critères objectifs. Toutefois, le Barreau du Québec souligne qu’il faut éviter de faire une sélection qui aurait pour effet de limiter l’entrée d’une catégorie précise de population en raison de sa race, origine, religion ou culture. Une telle sélection serait discriminatoire, répréhensible et contraire aux valeurs et principes de la société d’accueil », peut-on lire dans son mémoire présenté à l’Assemblée nationale du Québec.

 

Le président du Comité permanent du Barreau du Québec, Me Hugues Langlais, qui répondait aux interrogations de l’ancien député péquiste, Martin Lemay, sur : « en quoi la grille de sélection est juridiquement discriminatoire? », faisait remarquer que :

 

« […] choisir, c’est discriminer, au départ. Toutefois, dans notre mémoire, ce que nous vous disons, c’est «de limiter l’entrée d’une catégorie précise de population en raison de la race, origine, religion ou culture constitue un motif discriminatoire répréhensible et contraire aux valeurs de notre société» . »
Et il renchérissait :
« Dans la grille de sélection dont vous nous parlez, pour la connaître assez bien, je ne crois pas qu’il y ait de question quant à la race, qu’il n’y ait de question quant à l’origine ethnique, quant à la religion qui soit pratiquée ou la culture de la personne. Ce sont les éléments qui constituent des éléments discriminatoires. Ce sont les éléments qui ont été dénoncés dans le mémoire que nous avons fait auparavant parce qu’on avait choisi délibérément de limiter, dans les orientations qui avaient été formulées par le ministère, de limiter des bassins, avec l’intention ferme de limiter les bassins particuliers du Maghreb et de l’Afrique subsaharienne. C’était ça, le sens de notre observation à l’époque et c’est le sens de notre observation aujourd’hui, document qui a été rédigé bien avant le 17 août d’ailleurs . »

Me Langlais précisait davantage la proposition du Barreau :
« […] Accueillez ceux que vous voulez accueillir, ne faites pas de discrimination à l’entrée et laissez la société gérer l’ensemble de l’immigration qui se fera sur le territoire. [Il se montre encore plus explicite]: il n’appartient pas, dans les valeurs démocratiques que nous connaissons ici, au Québec, pour le Québec, de gérer son immigration en fonction des critères qui touchent la race, l’origine, la religion ou la culture . »
En ciblant les Maghrébins, le Ministère donnait raison sans le vouloir à certains employeurs qui ont développé des préjugés tenaces sur cette catégorie de population. Il se posait un véritable problème quand le ministère de l’Immigration et des Communautés culturelles, qui est l’institution qui sélectionne, accueille et accompagne les immigrants, lançait un message aux employeurs de limitation de l’immigration nord-africaine ou maghrébine sans se rendre compte de la portée de son orientation. Alors que l’on sait que les employeurs constituent le maillon faible de la politique d’intégration des minorités racisées. La véritable question n’était pas de diminuer leurs quotas, mais plus de savoir pourquoi la politique d’intégration ne fonctionne pas avec certaines catégories de population. Il fallait identifier les véritables causes du taux de chômage des Africains et des Maghrébins qui ne demeurent sans doute pas linguistiques.

Dans cette perspective, l’ancien président du Conseil supérieur de la langue française de l’époque, Conrad Ouellon, tout en se montrant favorable aux orientations de la planification de manière générale, a été très critique relativement à l’orientation sur le bassin géographique:
« Le Conseil supérieur de la langue française appuie de façon générale les orientations en matière de planification de l’immigration avec quelques réserves. Son appui doit cependant se lire à la lumière des positions que nous avons exposées dans le mémoire. Il émet cependant des réserves quant à l’orientation 5 . »
Selon lui, les actions visant à mieux les intégrer sont les plus essentielles :
« Nous croyons qu’il serait plus approprié d’intervenir sur les motifs qui sont à la source de cette orientation. Essentiellement, ils font référence aux difficultés d’intégration de certains groupes d’immigrants. Les qualifications professionnelles et les facteurs linguistiques sont souvent en cause. Les diverses actions proposées par le ministère et le renforcement, si nécessaire, devraient permettre de réduire ces difficultés d’intégration . »
Le secrétaire général du Congrès maghrébin au Québec (CMQ), Lamine Foura, qui relevait certaines limites ou contradictions du document de consultation sur la planification de l’immigration pour la période 2012-2015, avait très bien cerné la question du bassin géographique. Tout en étant conscient de l’importance d’une immigration diversifiée, il ajoutait un élément très intéressant au débat sur la question de l’orientation sur la diversité :
« […] il ne faut pas oublier l’histoire. C’est que l’immigration au Québec, comme l’immigration un peu partout, est liée à des événements politiques économiques dans notre pays. Sans citer aucune communauté, on sait très bien qu’une certaine communauté est arrivée plus massivement durant une certaine période des problèmes [sic] dans les pays d’origine, et que la présence d’un taux élevé d’immigration du Maghreb aujourd’hui est liée aussi à un contexte qui va évoluer dans le temps. Parce que si on avait suivi la courbe de certaines autres communautés qui sont arrivées dans les années quarante et ceux qui sont arrivés dans les années cinquante, on aurait eu un Québec avec une seule communauté . »
Pour cette raison, il pensait profondément :
« que c’est un petit peu très dangereux de se baser sur une période très courte pour mesurer la présence d’une certaine communauté ou d’un certain bassin pour décider de le réduire, sachant systématiquement que cette décision va avoir un impact sur d’autres objectifs, essentiellement le fait français au Québec et surtout un taux élevé d’immigrants qui maîtrisent la langue française . »
Avant l’intervention du CMQ, Mme Louise Harel de Vision Montréal, était allée dans le même sens sur la question du recadrage historique. Cette ancienne ministre de l’Immigration et des Communautés culturelles (25 septembre 1984 – 27 novembre 1984)[ et ministre responsable de l’Immigration et des Communautés culturelles (3 novembre 1995 – 29 janvier 1996) avait fait une analyse pertinente sur cette problématique tout en situant le contexte d’immigration.
« Le ministère, en fait, c’est un peu comme un mal de dent, il s’essaie, à chaque nouveau ministre ou nouvelle ministre, d’introduire cette notion de quotas dans les bassins géographiques. Peut-être j’ai tort, mais c’est vraiment l’impression que j’ai, parce que ça fait presque une décennie que ce débat-là a lieu.
« Alors, moi, je pense qu’il faut le voir sur une assez longue période. Vous savez, il y a eu une époque où on recevait beaucoup de Québécois d’origine italienne. On ne se posait pas la question, c’était après la Deuxième Guerre. […] L’immigration, c’est une poussée de fièvre, aussi, hein, souvent du pays d’origine. La communauté grecque nous est arrivée après la Première Guerre, lorsque la dictature s’est installée en Grèce. Et puis le Chili, on en discutait, moi, quand je fus ministre de l’Immigration, c’étaient des avions complets, 222 sièges, 222 demandes de réfugiés; il n’y en a plus, ça s’est tari. Parce que l’immigration, il faut plus le voir, est beaucoup liée à l’actualité internationale. Ce qui se passe dans le monde arabe, le printemps arabe, peut changer beaucoup, beaucoup de choses. Alors, il faut faire vraiment attention de regarder ça juste sur un court laps de temps. Il faut regarder ça plus, disons, de manière, disons dans la durée, en fait, plus longue . »
En d’autres termes, celle qui a été plusieurs fois ministre sous différents gouvernements du Parti québécois «ne pense pas qu’il faille fixer des quotas ».
Les employeurs québécois avançaient également la thèse du pourcentage élevé du recrutement des Maghrébins ces dernières années, mais aussi de leur taux de chômage astronomique. Certains employeurs, à l’instar du Conseil national du patronat (CNP), pensent que les immigrants les plus susceptibles de répondre aux besoins du marché proviennent des bassins non maghrébins. Les besoins du marché du travail, selon les tenants de cette conception, exigent d’aller recruter les talents dans le monde entier. En parlant de cette orientation sur le bassin géographique, M. Yves Thomas Dorval, président du Conseil du patronat du Québec, dira ceci : « Ce n’est pas une question de racisme, ce n’est pas une question de choix de peuples, c’est une question d’objectif pour l’intégration, un objectif pour la prospérité. Essentiellement, ce n’est pas de discriminer totalement un groupe par rapport à un autre, mais c’est d’aller chercher partout ce qu’il y a de meilleur ».
Cette perception du racisme dans cette orientation établissait un certain « malaise ». La ministre Weil se défendait d’être raciste en parlant des bassins géographiques, celui du Maghreb, et nous la croyons profondément. Elle a répété plusieurs fois, au cours des audiences à l’Assemblée nationale du Québec, l’intention du gouvernement libéral provincial de ne pas projeter l’image de discrimination car les critiques étaient nombreuses et venaient souvent des acteurs sociaux et syndicaux. « […] L’intention de l’orientation telle qu’elle était écrite avant, c’était d’aller chercher la diversité qui permet une meilleure intégration d’emploi, une meilleure intégration sociale; pour ce qui est des employeurs, c’est cette diversité dans les équipes, vraiment les têtes de pont, plus de créativité, etc. », a fait valoir celle qui est également un produit de l’immigration : elle est d’origine irlandaise-écossaise et son père est américain et sa mère canadienne-anglaise. Elle se définit ou se « considère aussi francophone qu’anglophone ».
On le voit donc, la logique du gouvernement, en matière de promotion et de recrutement, est inspirée par les acteurs économiques qui lui avaient demandé d’aller chercher les talents partout où ils se trouvent.

« Les employeurs ne veulent pas l’homogénéité dans les sources d’immigration. Ils disent : Ce n’est pas ça qui va les rendre plus intéressants, compétitifs. Ils veulent des gens de partout dans le monde. Le Québec a toujours eu une diversification dans son immigration…. c’était surtout de s’assurer que, nous, en tant que gouvernement, on continue. Et il y a eu vraiment une désinformation. Le Maghreb n’était pas ciblé, lorsque cette orientation a été faite. C’était beaucoup dans l’allocation des ressources au ministère de s’assurer qu’on fasse les choses de façon transparente et qu’on continue dans le même sens », justifiait-t-elle.
M. Denis Hamel, de la Fédération des chambres de commerce du Québec (FCCQ), était plus explicite dans sa position et encourageait la ministre à aller de l’avant dans la politique de réorientation de bassin géographique :

« La Fédération des chambres de commerce félicite le ministère de l’Immigration d’avoir eu le courage de formuler cette proposition [sur le rééquilibrage de chacun des grands bassins démographiques]. La proportion d’immigrants provenant des pays du Maghreb a été manifestement trop élevée au cours des dernières années. Ce n’est pas faire acte de discrimination que de souligner cette réalité. Cela a pour conséquence de constituer un bassin important de main-d’œuvre et de citoyens qui présentent beaucoup de caractéristiques communes, ce qui complique leur intégration économique et sociale. La FCCQ souscrit à cet énoncé et invite le ministère à atteindre ses objectifs avant 2015, quitte à réduire quelque peu la cible globale d’immigrants reçus . »
En d’autres termes, la FCCQ par la voix de ses représentants ne souhaite pas une application « dans l’absolu » de l’orientation 3 consistant à « augmenter le niveau de connaissance du français chez les candidats de la catégorie des travailleurs qualifiés ». La FCCQ défend que :

« Le Québec, comme toutes les autres économies développées, est à la recherche de talents rares, de grands spécialistes, d’innovateurs exceptionnels, de scientifiques ou d’artistes de renom. Ces personnes ne sont pas très nombreuses. Elles n’ont pas souvent une bonne connaissance du français. Il faut tout de même chercher à les attirer au Québec parce que ce sont des êtres d’exception. Nous n’avons pas les moyens de bouder ces grands spécialistes. Au lieu de leur imposer des critères plus sévères en matière de connaissance du français, il faut au contraire chercher à les accommoder sur le plan linguistique pour qu’ils soient intéressés à immigrer chez nous . »

Dans ce qu’elle qualifie de « course aux talents à l’échelle de la planète », la FCCQ pense qu’ « on ne doit pas limiter [le] recrutement au bassin étroit des pays de la francophonie qui, majoritairement sont des pays du tiers-monde. De toute façon, le nombre limité de ces grands spécialistes n’est pas de nature à rompre l’équilibre linguistique au Québec . »
L’intervention de M. Yvon Boudreau démontre mieux l’idée même que le gouvernement avait voulu par la suite justifier relativement à l’orientation sur la diversité : « […] à l’orientation qui est dans votre proposition, mais on ne vous prête pas l’intention de cibler les Maghrébins en particulier mais on constate quand même qu’au cours des 10 dernières années il y a presque 20 % des immigrants reçus au Québec qui provenaient de deux pays. Ce n’est pas très diversifié, ça . »

 
Décryptage des questions sur la diversité en rapport avec l’orientation sur le bassin géographique

 
À la lumière du document de planification 2012-2015 et de l’analyse de contenu des commentaires de la ministre de l’Immigration de l’époque et de certains employeurs lors de la commission parlementaire de 2011, on décèle une nuance sur la notion de diversité. Il existe enfin la notion de diversité de l’immigration au sens large, mais aussi de diversité de la population immigrante au sein des entreprises, qui inclut une vision qui penche plus pour le recrutement, ou un recrutement intensifié, de personnes non-originaires de l’Afrique ou du Maghreb. L’ancienne ministre de l’Immigration n’avait pas voulu donner l’image d’un Québec discriminatoire, mais la levée de boucliers sur cette question démontre véritablement un traitement discriminatoire. Ayant suivi de très près cette notion, et ce, bien avant la publication du document de planification, nous avions attiré l’attention de certaines personnes du milieu communautaire sur ce qu’allait être la nouvelle orientation du gouvernement libéral provincial en matière de sélection des personnes immigrantes.
Certains journaux québécois ont titré que la ministre reculait sur cette question, mais ayant suivi les auditions dans un intérêt scientifique, ainsi que politique, nous avions dit à notre entourage que la ministre avait reculé pour mieux sauter, c’est-à-dire pour trouver « une meilleure formulation » avant d’abandonner définitivement cette mesure. Les employeurs avaient mis de l’avant la notion « d’aller chercher des talents un peu partout dans le monde » et le gouvernement libéral suivait systématiquement et automatiquement cette voie.
Voici ce que l’ancienne ministre de l’Immigration et des Communautés culturelles, Kathleen Weil, disait sur les employeurs québécois au sujet du bassin géographique lors de l’audition de l’Institut national de la recherche scientifique :
« […] c’est beaucoup par rapport à leurs propres intérêts, besoins, d’avoir des équipes multi, plus créatives et aussi avec, bon, qui parlent peut-être plusieurs langues aussi, des approches différentes, des cultures différentes, des têtes de pont, tout ça, beaucoup de… basés sur des études….Il y a beaucoup d’études qu’on voit sur ces questions-là, de la diversité étant une valeur ajoutée . »
En réponse à la question du ministre sur l’importance de la diversité, le président et chef de la direction de la Chambre de commerce du Montréal métropolitain (CCMM), Michel Leblanc, expliquait très bien le fond de la pensée de plusieurs acteurs du milieu économique :
« Pour nous, il y a deux stratégies. Il y a la stratégie de la diversité. Les entreprises nous disent qu’en entreprise les équipes qui proviennent de diverses régions dans le monde, qui ont des connaissances culturelles et linguistiques variées, c’est un atout. Et, des entreprises qui cherchent à multiplier les origines de leurs employés, du point de vue de Montréal, qu’on ait cette offre-là… et je pense que, du point de vue du Québec, si on l’avait, c’est une force, ce serait une force pour le reste du Québec . »
Ensuite, il relatait la deuxième stratégie :
« Je l’ai dit tantôt, les entreprises nous disent: Soyons opportunistes. Je parlais de l’Europe parce que, présentement, conjoncturellement, c’est potentiellement le moment d’aller recruter. Beaucoup de gens nous disent: Recrutons en Asie, recrutons en Chine, il y en a des endroits où c’est ouvert. Et là je dois vous avouer que, lorsque j’ai été à Hong Kong et j’ai eu le plaisir de rencontrer les gens du bureau de Hong Kong, j’ai été sidéré par le peu de ressources. […] et je finirai là-dessus, que, « du point de vue des entreprises », avoir un bassin où il y a une diversité d’origine des talents, c’est une force, et c’est une force dont on se sert à Montréal . »
Les difficultés d’intégration des Maghrébins (et plus particulièrement la question du « bagage culturel par rapport à l’attitude sur le marché du travail ») sont présentées comme l’une des causes de la question du rééquilibrage des bassins. M. Michel Leblanc, qui répondait à la question de M. Kotto sur « Le facteur culturel, où est-ce que vous le situez? Parce que, parfois, il fait problème (comme « obstacle pour l’intégration dans le milieu de l’emploi ») », avançait ceci :

« C’est délicat. Je parlais tantôt d’économistes. Moi, j’ai lu une étude d’économistes qui disait qu’on a tendance à accueillir des immigrants ici provenant de zones où le taux de chômage est plus élevé et le taux d’entrepreneuriat est plus faible, et ce qui voudrait dire qu’on accueille des gens qui viennent de bassins culturels qui sont moins susceptibles d’être intégrés en emploi que d’autres endroits sur la planète et qu’on se compare à des lieux… Et là, c’est délicat parce que tout de suite on tombe dans des conditions raciales, tout de suite on peut se faire taxer d’avoir une vision raciste de l’immigrant. La réalité, semble-t-il, c’est que culturellement l’attitude par rapport au marché du travail est un facteur important au départ . »
Il poursuivait en ces termes :

« Les différences culturelles au sens de la diversité, pour moi, ce que j’en perçois, c’est que c’est considéré comme étant un plus de la part des entreprises. Les entreprises ont, du point de vue de la région métropolitaine et du point de vue de l’île de Montréal se sont confrontées, depuis maintenant des décennies ou au moins une bonne dizaine d’années, à des talents provenant de partout sur la planète et, dans bien des cas, voient ça comme étant un avantage, un avantage linguistique, un avantage de compréhension culturelle, souvent de compréhension des marchés ou des employés dans d’autres lieux de travail, donc c’est vu comme étant une force, la diversité culturelle. Mais l’autre facteur, c’est dans la provenance des immigrants, leur bagage culturel par rapport à l’attitude sur le marché du travail, l’intégration au marché du travail. Il y a sûrement là des choses à analyser . »
La vice-présidente du Québec de la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante, Martine Hébert, a donné ou levé une partie du coin du voile sur la question des bassins. Elle jugeait qu’on ne doit pas juste regarder la question de la langue française, mais insister également sur d’autres facteurs. Les petites et moyennes entreprises (PME) veulent avoir des produits finis ou clé en main et ne veulent pas ou ne souhaitent pas faire de la formation de main-d’œuvre avant le recrutement des chercheurs d’emploi immigrants. Elle souhaitait que le gouvernement sélectionne des compétences de niveau technique et professionnel et non des doctorats.

Personne ne peut nier que la mission première des entreprises est le dynamisme économique, comme elle le faisait-elle même remarquer en commission parlementaire, mais les PME doivent avoir aussi une responsabilisation sociale dans la question de l’intégration des personnes immigrantes. Si on laisse sur le carreau une partie de la population, on fragilise ainsi le lien social, d’où une exclusion et une marginalisation et une radicalisation de certaines communautés. Les gens ont également du mal à comprendre le taux de chômage élevé chez les personnes qui parlent très bien le français et qui sont qualifiées dans la plupart des postes en demande.
En réponse aux réserves émises par le député Maka Kotto sur l’orientation concernant le rééquilibrage des bassins, l’ancien président du Conseil supérieur de la langue française, Conrad Ouellon, avait réitéré une position claire et franche sur cette problématique :
« Notre réponse là-dessus et la source de notre réserve est la suivante: si on se pose des questions sur le rééquilibrage des bassins, c’est à cause de certaines difficultés connues d’intégration d’une partie de ce bassin d’immigration qu’est l’Afrique, bon, Maghreb. Quand on voit les taux de chômage, d’autres études, des taux de chômage qui étaient de l’ordre de 27… 17 % chez les immigrants en provenance du Maghreb, par exemple, avec des qualifications qui, théoriquement, devraient leur permettre de se trouver un travail, avec une connaissance du français qui, dans bien des cas, est au moins égale à celle des Québécois d’origine, on se pose des questions. Et le sens de notre réserve est le suivant: au lieu de viser des bassins… de viser à atteindre un bassin de 30 % pour cette partie du monde-là, n’y aurait-il pas lieu de regarder les causes qui font que c’est qu’une partie des immigrants provenant de ce continent [qui] ont des difficultés d’intégration? Et c’est ce qu’on dit. Il faudrait peut-être regarder ce qui cause le problème et intervenir peut-être plus… Il y a déjà des gestes de posés pour qu’on… les portes soient ouvertes dans le cas de l’embauche. Mais on sait aussi qu’il y a beaucoup de problèmes. Donc, c’est dans ce sens-là qu’on a une réserve, en disant, le 30 %… au lieu de viser le 30 %, il n’est pas sûr que dans ce 30 % là, par exemple, venant du continent africain, si on tenait à cette limite, il n’est pas sûr que les difficultés d’intégration et de francisation ne seraient pas encore présentes. Donc, c’est sur les causes du problème qu’on suggère qu’il faut agir d’abord avant de penser à une réduction de ce type-là. D’autant plus que c’est le plus grand réservoir francophone à l’heure actuelle, clairement . »
En d’autres termes, il faut insister d’abord sur les causes, les difficultés d’intégration des Maghrébins (taux de chômage élevé) avant de parler de la réduction du bassin géographique.
La vice-présidente, Québec, de la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante, Martine Hébert qui se prononçait sur la nécessité du « juste équilibre entre la diversification des bassins géographiques, les connaissances linguistiques et les qualifications requises sur le marché du travail pour répondre aux besoins des petites et moyennes entreprises (PME) en matière de main-d’œuvre » note que :
« dans tous les critères qu’on utilise pour sélectionner nos personnes qui vont intégrer la société québécoise, je pense qu’il faut rappeler que l’objectif principal doit demeurer de trouver les meilleurs candidats répondant aux besoins du marché du travail et qui ont des compétences de base qui leur permet[tent] une intégration réussie, peu importe la provenance . »
« Autrement dit, il ne faudrait pas que la diversification des bassins amène des distorsions ou nous écartent [sic] de l’objectif principal, qui est dans le fond de pourvoir la pénurie de main-d’œuvre qu’on a, que connaissent les PME au Québec . »
On constate nettement une différence de vision par rapport à l’importance accordée à la langue française par certains employeurs qui font davantage la promotion du contexte économique que de la seule maîtrise de la langue française. C’est un point de vue intéressant si on le place dans le contexte de la régionalisation de l’immigration où le candidat s’intégrera de manière automatique dans son milieu, mais pas nécessairement à Montréal où cette personne utilisera l’anglais comme première langue.
Le point de vue des employeurs, exprimé par Mme Hébert, tenait compte de la préoccupation des PME qui exprimaient une réserve sur la question du bassin géographique voulant systématiquement limiter le recrutement dans les pays francophones ou francophiles sans prise en compte des besoins de main-d’œuvre : en d’autres termes, le souci de la question de la vitalité de la langue française ne doit pas empêcher le gouvernement de recruter les profils dont les employeurs québécois ont besoin :
« […] nous, ce qu’on vous dit, Mme la ministre [Mme Weil], c’est que, si vous décidez d’aller de l’avant, il ne faudrait pas que, pour atteindre des quotas, dans le fond, on se prive de main-d’œuvre dont nos PME ont besoin. Nous, ce qui compte en premier pour nous, ce n’est pas… Et c’est là où il faut préserver l’équilibre, dans le fond, dans cet équilibre peut-être fragile ou, en tout cas, tridimensionnel… Mais il ne faut pas non plus que la langue devienne le principal facteur. Il ne faut pas plus que la provenance devienne le principal facteur. Pour nous, ce qui doit primer, c’est vraiment: Est-ce que les travailleurs, est-ce que les personnes qu’on accueille dans la section de l’immigration économique, est-ce qu’elles vont répondre aux besoins de nos PME? Et pour nous, ça, c’est le premier facteur. À partir de là, après ça, le reste est secondaire et découle . »
La vice-présidente de la FCEI, Martine Hébert, donne le point de vue suivant :

« […] si on est pour se priver de travailleurs qualifiés pour faire rentrer un paquet de travailleurs avec des doctorats ou des maîtrises, parce qu’on a émis des quotas ou parce qu’on a émis des barèmes pour les PME du Québec… Et je n’ai rien contre les diplômés universitaires, j’en suis une moi-même, mais et comme beaucoup d’entre vous, donc je n’ai rien contre ça, mais on se prive d’une main-d’œuvre. Et pour nous, ce qui doit primer, et c’est pour ça qu’on dit : C’est l’équilibre fragile, là, en tout ça, et je pense que c’est là, la notion, ce qui doit primer, c’est les compétences. Est-ce que ces travailleurs-là ont des compétences de niveau technique, et professionnel, et spécialisé, dont nos PME ont besoin pour fonctionner? »

Il est vrai que le Québec fait face à une forte concurrence avec des provinces canadiennes qui sont également confrontées aux problèmes de pénurie de main-d’œuvre. Il est vrai que les pays d’immigration et les provinces, notamment l’Alberta, se livrent une concurrence avec le Québec. Les provinces de l’Ouest (Colombie-Britannique, Alberta, Saskatchewan et Manitoba) attirent beaucoup de main-d’œuvre et augmentent leur population . L’Alberta connaît une bonne situation économique, ce qui engendre un besoin de main-d’œuvre très important. Les neuf autres provinces et deux territoires du Canada, la Chine, l’Europe, rivalisent d’ingéniosité pour dénicher les meilleurs talents dans le monde. Même si les autres provinces ne connaissent pas le même besoin économique que l’Alberta, elles vivent un problème de dénatalité. La course aux talents devient donc un enjeu primordial pour les pays d’immigration.
Si le gouvernement libéral provincial délaisse le continent maghrébin, il aura des difficultés à satisfaire l’impérieuse nécessité de préserver le fait français. Le gouvernement libéral reconnaissait lui-même que l’immigration provient essentiellement des pays du Tiers-monde et allait s’inscrire dans cette tendance si l’on tenait compte des projections dans les années à venir de la progression du fait français en Afrique . Il l’avait compris en abandonnant cette nouvelle politique visant à limiter l’immigration nord-africaine ou maghrébine, une mesure impopulaire.

Le recul de la ministre ou une nouvelle formulation de la ministre doivent être considérés comme une victoire de la démocratie québécoise. Cela prouve que le Québec écoute les critiques constructives et va de l’avant. Mais tant qu’on n’a pas réglé le problème de l’intégration économique des immigrants, cette question de quotas d’immigration par origine employable automatiquement restera en suspens.
L’actuel gouvernement péquiste est aussi confronté à une polémique même s’il défendait depuis février 2013, par la voix de la ministre de l’Immigration et des Communautés culturelles, Diane De Courcy, que « malgré l’importance accrue donnée au français dans la nouvelle grille de sélection, [il allait] préserver la diversité des pays de provenance des personnes immigrantes ». Certains acteurs politiques, et même communautaires, l’accusent de vouloir recruter exclusivement des candidats francophones au risque de déstabiliser l’équilibre entre le recrutement des francophones et des non-francophones et saper ainsi la diversité dans le recrutement qui a toujours prévalu au Québec. Ce qui prouve, une fois de plus, que le débat sur la planification ou sur les orientations des bassins géographiques est loin d’être clos.

La question sur le projet de loi sur la Charte des valeurs québécoises a relancé le débat sur la sélection des immigrants. Comme nous l’avions souligné dans notre Avis préliminaire sur le projet de loi sur la Charte des valeurs québécoises destiné aux différents acteurs de la société québécoise : « Certains membres de la société québécoise n’hésitent plus à demander officiellement une sélection des immigrants basée sur des motifs ou des critères excluant la religion musulmane ».

Une pétition en ligne « Contre l’islamisation du Québec » a même été lancée . On pouvait y lire :

« Québec doit changer sa politique d’immigration basée seulement sur la langue française et tenir compte de ses valeurs culturelles, en particulier de l’égalité des hommes et des femmes, liberté de conscience ce qui fait particulièrement défaut dans certaines idéologies religieuses telle que l’islam.

« Islam est une idéologie totalitaire politico-religieuse suprématiste. Cette doctrine commande à tous ses adeptes de travailler à la suprématie d’un système religieux parfait se situant au-dessus et au-delà de toutes les autres religions, de tous autres systèmes politiques en dehors de l’application de son système la charia . »

Les auteurs de la pétition s’appuient même sur le document « La planification de l’immigration au Québec pour la période 2012-2015 » pour dire que « Montréal s’islamise dangereusement ».
Mais une analyse objective de la journaliste de La Presse, Rima Elkouri, reste que :
« Hors de la région de Montréal, ceux qui crient à l’invasion pourront toujours dire que la population musulmane a presque triplé en dix ans, en passant de 8 000 à 22 000 personnes (de 2001 à 2011). Le fait est que même après avoir triplé, cette population ne constitue que 0,6 % de la population hors Montréal et ne demande, pour l’immense majorité, qu’à vivre en paix . »
Dans cette pétition, les musulmans sont décrits comme des personnes rétrogrades, réfractaires à la modernité et aux valeurs québécoises, d’où le cri d’alarme lancé à certains ministres :

« Cessons l’immigration musulmane maintenant avant qu’il ne soit trop tard. Joignez-vous à nous et signez la pétition. Elle sera envoyé [sic] à la Ministre de l’immigration actuelle Madame, Diane de Courcy, au ministre responsable des Institutions démocratiques et de la charte des valeurs québécoises Bernard Drainville et à la Première ministre du Québec, Madame Pauline Marois . »

Voici pourquoi un tel débat devrait être encadré pour éviter des confusions, des amalgames, des associations dangereuses pouvant jeter des troubles sur la cohésion sociale. On se souvient de la controverse sur le bassin géographique qui ne définissait pas les valeurs du Québec au niveau de la sélection .


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