Publié par : Doudou Sow | 28 août 2012

Devenir Québécois, c’est quoi au juste ? par Doudou SOW*

Photothèque Le Soleil

Au moment où on aborde la dernière ligne droite de la campagne électorale, il nous semble opportun de donner notre point de vue sur l’idéal d’un projet de vivre ensemble-harmonieux. Les questions d’intégration professionnelle des personnes immigrantes sont éclipsées dans le débat électoral laissant ainsi la place aux problématiques liées à la corruption ou à l’économie ou les deux selon la vision politique. La question référendaire qui fait les manchettes depuis le face à face entre Pauline Marois et François Legault, sur les ondes de TVA, met à l’avant-scène la dualité Canada-Québec. La problématique de l’identité, un marqueur social important dans la vie d’une nation, est tout à la fois un sujet de cohésion et de tension sociale. Le débat sur l’identité québécoise aurait fait plus l’unanimité si et seulement si ceux et celles qui l’agitent prenaient le soin de l’aborder de manière constructive, pédagogique et inclusive. L’historien, philosophe et écrivain français, Ernest Renan, avait raison de ne pas répondre à la question Qu’est-ce qu’une nation?” (1882), à partir uniquement des marqueurs comme la langue, la « race », la religion, l’économie, un passé commun (une défense commune) etc. mais aussi en insistant sur la volonté de vivre ensemble pour perpétuer l’héritage de souvenirs communs. Dans cette volonté de vivre ensemble, les personnes immigrantes font donc partie intégrante de ce projet de société de la nation québécoise. L’identité culturelle qui est un processus en évolution constant établit un contrat social au sens de Jean-Jacques Rousseau entre la société d’accueil et le Québécois d’adoption. La personnalité culturelle québécoise se base sur la langue et l’histoire. L’avenir de la défense de la langue française au Québec dépend du degré d’intégration par l’emploi en français des personnes immigrantes.

À la mort du cinéaste Pierre Falardeau, le 25 septembre 2009, le Réseau de l’information (RDI), une chaîne de télévision d’information continue de la Société Radio-Canada, passait en boucle le 26 septembre un de ses films[1]avec Elvis Gratton. Il s’agit d’une scène, dans l’avion qui amenait ce dernier en Floride. Le personnage Elvis Gratton (Julien Poulin) tentait de définir ce qu’est un Québécois, à la suite d’une question qui lui a été posée par un passager  «  Ben, on est des Canadiens francophones, non non-non on est des Québécois, on est des Américains français de langue seconde, on est des… ».

Ceci traduit la difficulté des Québécois d’origine canadienne-française (environ 77%)[2]à se définir eux-mêmes. Ils sont à la recherche permanente de leur identité qui évolue heureusement. Les immigrants aussi disent qu’ils ne peuvent s’identifier à un peuple qui ne connait pas son identité. Nous applaudissons des deux mains, en disant que c’est parce que ce peuple intègre les autres dans sa quête de recherche identitaire que tout le monde y trouve sa place.

La définition: qui est Québécois, qui ne l’est pas et quand le devient-on?

De prime abord certains indicateurs nous font penser à des éléments très simples :

  • parler français,
  • prendre l’accent québécois ou l’accent régional ou l’accent du terroir, utiliser le vocabulaire codé ou les expressions québécoises,
  • manger la poutine (un mets québécois traditionnel),
  • fredonner la chanson du monument de la poésie et la chanson québécoise qui a fêté ses cinquante ans de carrière en juillet 2010, Gilles Vigneaut (84 ans) : «  Mon pays ce n’est pas un pays, c’est l’hiver »
  • supporter un hiver rude, puisque comme disent les Québécois, il «fait frette en hiver»,
  • jouer au hockey ou inscrire son enfant au hockey, regarder les matchs du Canadien (équipe de hockey montréalaise) à la télé en buvant de la bière,
  • aller à la cabane à sucre.

Les immigrants sont confrontés à une dualité Québec-Canada et sont porteurs de plusieurs identités: identité d’origine, québécoise, canadienne, montréalaise ou régionale, territoriale, internationale, sociale, professionnelle. Une identité qui est, par définition, évolutive. Les immigrants, qui construisent leur identité au fil des années, sont confrontés à l’épineuse problématique: celle du comment parvenir à faire la symbiose identitaire.

Le proverbe « À Rome, on fait comme les Romains » penche plus vers la « québécisation » des valeurs. La cohabitation harmonieuse des citoyens de toutes origines suppose que les personnes vivent avec leurs ressemblances tout en ne niant pas leurs particularismes. L’individu est le produit de plusieurs identités.

Boucar Diouf en est un exemple palpable. Il incarne à la fois une identité régionale rimousquoise tout en jouant le rôle d’un mentor, ou d’un ambassadeur à l’échelle de tout le Québec. Nous le citions en modèle aux immigrants quand nous voulions donner une visibilité au programme de régionalisation de l’immigration. Boucar Diouf fait preuve d’humilité et fait passer son intelligence à travers l’humour. Ceux qui regardent ses spectacles mais aussi lisent les contes destinés aux enfants – puisque le Québec de demain se bâtit dès le jeune âge – ne me démentiront pas.

Personne ne peut nier que Boucar Diouf est un Québécois. L’humoriste, conteur, chroniqueur scientifique (depuis 2006) et co-animateur (depuis 2007) de l’émission Des kiwis et des hommes de Radio-Canada a conquis le cœur de la population québécoise par sa simplicité et sa personnalité exemplaire. Le chargé de cours au Département de biologie, de chimie et de sciences de la santé de l’Université du Québec à Rimouski est un modèle valorisant pour la communauté sénégalaise mais aussi africaine. Son intégration prouve que la diversité est effectivement une richesse. Dans une entrevue accordée à Jean-François Cyr du journal 24 heures en date du 7mai 2009, l’un des porte-parole de la 175e édition de la fête nationale du Québec[3] déclarait ceci : « Je suis pure laine à 100%, malgré le fait que j’ai grandi au Sénégal. Je suis unvrai Québécois et mon fils aussi. » Et, faisant référence à la sagesse africaine, il poursuivait: « Mon grand-père raconte parfois que l’oiseau se doit de chanter les louanges du pays où il a passé la saison chaude. » Nous souscrivons intégralement à cette idée.  C’est pourquoi nous revendiquons aussi notreappartenance à cette société québécoise en nous définissant comme Québécois d’origine sénégalaise. Cette fierté d’appartenir à cette belle société trouve aussi son explication par notre intégration rapide sur le marché de l’emploi. Ceci nous a également permis de découvrir cette société sous toutes ses facettes et d’être plus réceptif au projet de société.

L’identité personnelle et sociale influe également sur le comportement de l’individu dans sa société d’accueil. Le concept d’identité qui est polysémique se résume à la question principale « qui suis-je? ».Dans son livre intitulé « La Commission Boucar pour un raccommodement raisonnable », Boucar Diouf, qui a reçu en 2006 le prix Jacques-Couture du gouvernement libéral du Québec, pour sa contribution à la promotion du rapprochement interculturel dans la catégorie « personnes physiques » y définit ce qu’il entend par identité :

« L’identité d’un individu ne tient qu’à ses racines. Personnellement, je me définis en tant qu’Africain et Québécois ou Afro-Québécois, même si ce dernier qualitatif sonne comme « affreux Québécois » aux oreilles de certains. Mais ma définition préférée reste, de loin, « Québécois pure laine vierge de mouton noir minoritaire visible le jour et invisible la nuit. »[4]

Il existe effectivement une culture collective inhérente à la personne immigrante en référence aux valeurs de son pays d’origine et l’adaptation intelligente ou l’appropriation qu’elle se fait de la culture d’accueil.

Plus loin, l’auteur qui est au Québec  depuis 1991,  affirme son appartenance à la société d’accueil. « Je m’inclus dans le « nous »d’ici parce qu’à mon sens, pour en être, il suffit d’aimer ce pays et d’y vivre.[5]» Nous sommes d’accord à 100% avec cette assertion. Il poursuit: « après 16 années passées dans la région du Bas-Saint-Laurent, d’immigrant d’hier, je suis forcément devenu un Québécois pure laine de mouton noir d’aujourd’hui.»[6]

En effet, dans le débat du « Eux » [les immigrants] et du « Nous » [les Québécois], Me Steven Slimovitch, conseiller juridique national de B’nai Brith Canada, un organisme qui milite pour la promotion des droits de la personne tout en combattant toutes les formes de racisme, antisémitisme et discrimination, avait raison de souligner ceci: « …qu’on cesse de donner le titre immigrant à toute personne qui ne fait pas partie de la majorité, ce qui veut dire blanc et catholique.[7]»

Arrivera-t-on à un moment ou un jour où « Les Québécois des communautés culturelles sont [seront] d’abord et avant tout des Québécois tout court» comme le disait Normand Chery, ancien ministre délégué aux communautés culturelles dans le document « Au Québec pour bâtir ensemble, Énoncé de politique en matière d’immigration et d’intégration »[8].

Le terme Québécois de souche incite de facto la distinction du «Nous» et du «Eux». La dialectique «Eux» et «Nous» établit le droit de juger les autres en fonction du groupe majoritaire. La déclaration maladroite de l’ancien premier ministre Jacques Parizeau prononcé le jour d’une défaite amère au référendum sur la souveraineté de 1995[9]du « Nous » (avons presque gagné « Nous exclusif ») pointant du doigt « Eux » démontre, si besoin en est, que la signification du « Nous » ou du « Québécois de souche » donne le droit aux Québécois dits de « souche » de juger les autres en fonction du groupe majoritaire.

Marie McAndrew, professeure titulaire à la faculté des sciences de l’éducation à l’Université de Montréal et spécialiste des relations interethniques disait à juste titre que : « Les bons immigrants qui respectent nos valeurs font partie du « nous » québécois. Ceux qui insistent pour préserver leur culture, même si pour ce faire ils utilisent la magna carta par excellence de notre projet citoyen, la Charte des droits et libertés du Québec, sont rapidement relayés dans le camp des fondamentalistes, extrémistes ou obscurantistes. »[10]

Comme le disait le slameur québécois Ivy dans son morceau « Immi Grand Slam », les immigrants sont aussi germe d’ici dans la francophonie […].On est Québécois comme toi.» Personnellement nous venons d’un pays membre de la francophonie et donc le Québec est aussi un chez nous. Pour cette raison, les personnes immigrantes doivent être reconnues comme des Québécois à part entière.

Les personnes issues de l’immigration de deuxième et troisième génération éprouvent également des difficultés à trouver leur réelle place dans leur société. Pourtant ce sont des enfants de familles immigrantes, nés au Québec ou arrivés à un très jeune âge, qui ont un accent pure laine québécois.

Ces Québécois issus de parents immigrants sont porteurs d’une double identité qui est le fruit de la conciliation des valeurs transmises par le système éducatif et celles inculquées par les parents. Trouver son identité pour les Québécois de la deuxième génération n’est, de ce fait, pas une tâche facile.

« Le type de laine » ou « la nature de la laine » dont la personne est issue établit-il la ligne de démarcation de deux types de Québécois[11]? L’un serait-il Québécois de premier degré et l’autre de second degré? L’expression de souche renferme une ambigüité. Est-ce qu’on est Québécois à moitié ou l’est-on entièrement? De nos jours, un Québec monolithique cède la place à un Québec pluriel, au vu de sa nouvelle configuration ethnoculturelle.

Amadou N’doye, membre fondateur du Groupe expertise en relations interculturelles (GERI), affirmait ceci : «  Une identité ethnique en tant que telle n’aurait pas de sens en soi et pour soi dans la mesure où, chaque fois que l’individu tente de définir son particularisme, son appartenance identitaire, c’est généralement par rapport à une référence. Mon identité n’aurait de sens que si elle est définie par rapport à autrui. »[12] Autrement dit, «  C’est souvent au contact d’autres cultures que nous prenons effectivement conscience de qui nous sommes réellement. »[13]

La langue, l’origine, la famille, la nationalité, la société, les croyances et la religion caractérisent souvent l’identité. La langue française en est l’élément fédérateur et le vecteur identitaire. Des enfants qui ne trouvent pas leur place dans cette société se réfugient dans les valeurs de leurs parents. Les enfants nés au Québec sont des personnes enracinées dans la culture québécoise dont ils font partie intégrante. Tous ces apports permettent de redéfinir l’identité québécoise.

Se sentir intégré c’est s’accepter comme faisant partie intégrante de la société et sentir que les autres nous acceptent et qu’on accepte également les autres. C’est aussi accepter que les Québécois aient des valeurs culturelles différentes des nôtres et les respecter.

Nous sommes persuadés que ce débat apaisé, mais tendu dans le contexte des accommodements raisonnables, ne peut exister que dans une société démocratique reconnaissant l’apport de chacun quel que soit le type de laine : Québécois de souche, de droit de sol, d’adoption, de devenir.

L’auteur est sociologue-blogueur et conférencier. Il est aussi auteur du livre « Intégration professionnelle des personnes immigrantes et identité québécoise : une réflexion sociologique » qui paraîtra en février 2013. Ce texte est extrait du prochain livre cité-ci-dessus.

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[1] Elvis Gratton : Le king des kings, un film québécois coréalisé par Pierre Falardeau et Julien Poulin, une compilation de 3 courts-métrages : Elvis Gratton (1981), Les Vacances d’Elvis Gratton (1983) et Pas encore Elvis Gratton ! (1985).

[2]Charles Taylor et Gérard Bouchard, rapport abrégé « Fonder l’avenir. Le
temps de la réconciliation », p.41, 2008, 99p.

[3]« La voix qui porte » était le thème de la Saint-Jean. Coup d’envoi de la 175e édition de la Fête nationale, est le titre de l’article.

[4] Boucar Diouf, La Commission Boucar pour un raccommodement raisonnable, Les Intouchables, 2007, p.49.

[5] Ibid, p.16.

[6] Ibid, p.17.

[7] Journal des débats de la Commission de la culture, Consultation générale sur le document intitulé La planification de l’immigration au Québec pour la période 2008-2010, Le mardi 25 septembre 2007 – Vol. 40 N° 10. Audition B’nai Brith Canada.

[8] « Au Québec pour bâtir ensemble, Énoncé de politique en matière d’immigration et d’intégration », p. III, Ministère des Communautés culturelles et de l’Immigration du Québec, 1990.

[9] Jacques Parizeau mettait la défaite du référendum de 1995 sur le dos du vote ethnique et de l’argent.

[10] Entre identité inclusive et culture pluraliste : où en sommes-nous ?Marie McAndrew, INM – Institut du Nouveau-Monde, samedi 20 janvier 2007.

[11] Tête de Tuque, un film d’Hélène Magny et Pierre Mignault produit par Nathalie Barton, Réalisation : InformAction, 2008, Radio-Canada, Grand-Reportages, rediffusion Antenne de RDI, 16 juillet 2009. Un excellent documentaire dans lequel les auteurs du film ont réfléchi avec des jeunes nés au Québec pendant un an sur les racines, la langue, l’intégration, l’identité québécoise. Ce film donne la parole à Sabrine, Darlyne et Chison trois jeunes du quartier Saint-Michel, dans le nord de Montréal, nés au Québec de parents immigrants arabes, haïtiens et asiatiques.

[12] Amadou N’doye, Les immigrants sénégalais au Québec, L’harmattan, 2003, p-26-27, 246 pages.

[13] Ibid, p. 138.


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