Publié par : Doudou Sow | 27 janvier 2012

La vision du Québec en matière d’immigration

vision immigrationL’immigration est un domaine de compétence partagée entre le gouvernement fédéral et les provinces canadiennes. L’entente Gagnon-Tremblay-Mc Dougall, portant le nom de deux anciennes ministres de l’Immigration, scelle l’accord d’une maîtrise « totale » de la province du Québec en ce qui concerne l’accueil et l’intégration des immigrants. Le Québec est la seule province canadienne à sélectionner les immigrants en vertu de ladite entente. La politique d’immigration et d’intégration, deux volets incontestablement interdépendants, se décline selon la philosophie du pays d’accueil. On parle de « melting pot » aux États-Unis, d’un Québec interculturel, du multiculturalisme canadien ou de la mosaïque canadienne, du multiculturalisme de la Grande-Bretagne ou modèle communautaire, d’une France assimilationniste jacobine « une et indivisible »[1].

L’interculturalisme : modéle québécois d’intégration

Le Québec, une société française laïque adopte une politique d’intégration basée sur l’interculturalisme. Ce qui est aux antipodes de la politique fédérale multiculturelle. Le Québec qui a une histoire qui lui est propre accueille la diversité dans une perspective interculturelle.

La convergence culturelle favorise la rencontre entre différentes cultures. Elle est le fruit d’un interrelationnisme et d’un interculturalisme se définissant par la langue. Mais l’interculturalisme n’est pas seulement lié à la culture. Le site du symposium international sur l’interculturalisme abonde dans ce sens : « L’interculturalisme propose une manière de vivre ensemble dans la diversité. Sa caractéristique principale réside dans une insistance sur les interactions, échanges, rapprochements et initiatives intercommunautaires dans un objectif d’harmonisation, d’intégration et d’unité. Dans le respect de la diversité, le modèle vise aussi à faire émerger à long terme des valeurs, des visions et des aspirations communes au sein des composantes ethnoculturelles de la société.»[2]

Il n’y a pas encore de consensus sur la question de la conception et/ou définition de l’interculturalisme. La conception de la ministre actuelle de l’Immigration et des Communautés culturelles, Kathleen Weil, sur le concept de l’interculturalisme diverge de celle de Mme Pauline Marois, chef de l’opposition officielle : « L’interculturalisme «est un modèle qui encourage le dialogue et l’intégration et qui considère que «les signes religieux ne viennent pas entacher le caractère neutre de l’État», s’est contentée de dire la ministre. »[3] La définition de la laïcité ou le sens donné à la «laïcité ouverte » n’est pas la même pour le Parti québécois et pour le Parti libéral. Le Québec souhaite accueillir des immigrants facilement intégrables aussi bien sur le plan culturel qu’économique.

Le portrait de l’immigration québécoise

Le Québec a l’avantage de sélectionner des immigrants qualifiés et très instruits contrairement à certains pays comme la France, l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne et le Danemark. Le document de consultation sur La planification de l’immigration au Québec pour la période 2012-2015 indique qu’« en 2010, les principales caractéristiques des personnes immigrantes admises se déclinaient ainsi : 69,4 % des personnes immigrantes avaient moins de 35 ans, dont 45,2 % avaient moins de 24 ans; la répartition entre les hommes et les femmes était à peu près égale; 65,1 % des personnes immigrantes connaissaient le français; chez les travailleurs qualifiés, cette proportion atteignait 77,3 %; près des deux tiers (65,7 %) des personnes immigrantes de 15 ans et plus possédaient au moins 14 années et plus de scolarité; 76,4 % des personnes immigrantes de 15 ans et plus déclaraient se destiner au marché du travail. »[4]

Le modèle québécois d’intégration basé sur l’interculturalisme ou la philosophie de l’interculturalité  entraîne la sélection de personnes très scolarisées. Ces mêmes personnes élèveront leurs enfants en les incitant à aller à l’école mais aussi à participer à un débat intellectuel sur tous les enjeux de la société québécoise. La ministre de l’Immigration et des Communautés culturelles, Kathleen Weil précise que « près de 54 000 personnes immigrantes en provenance de 185 pays ont choisi le Québec en 2010 pour y vivre et travailler, soit 66 % de plus qu’en 2000. Près des trois quarts d’entre elles font partie de la catégorie de l’immigration économique.»[5]

Le gouvernement libéral provincial compte sur le traitement prioritaire des demandes des candidats à l’étranger tout comme sur le programme de l’expérience québécoise (PEQ- étudiants étrangers et travailleurs temporaires) pour mettre sur « la voie rapide» les profils dont les employeurs ont besoin. Il donne ainsi la priorité aux profils des immigrants qui ont la possibilité d’obtenir un emploi en fonction des besoins du marché. Une nouvelle orientation économique qui est un pas dans la bonne direction.

L’immigration est devenue «  un marché » très compétitif où les immigrants potentiels ont la possibilité de choisir entre les différentes offres de service des pays d’immigration, comme le fait souvent remarquer Mme Weil. Le Québec est une société inclusive basée sur le consensus et le compromis. Le système d’immigration québécois qui comporte, certes, des lacunes, n’est pas le pire au monde en matière d’intégration. Les audiences de la Commission parlementaire sur la planification de l’immigration pour la période 2012-2015 ont servi de cadre pour évoquer le modèle d’immigration québécois. Questionné par M. Maka Kotto, le député péquiste de Bourget, sur un « modèle de référence à partir duquel on pourrait s’inspirer », le directeur du Comité d’adaptation de la main-d’œuvre pour les personnes immigrantes (CAMO-PI), Frédéric Boisrond, répond ceci: « (…) je ne vous réponds pas en tant que directeur du CAMO mais en tant qu’enseignant à l’Université McGill sur la question de la diversité. Le seul modèle que je connaisse, qui semble vouloir bien à peu près fonctionner, c’est le modèle québécois. Et je pense que les événements des derniers jours, ailleurs, que ça soit à Londres, que ça soit dans des banlieues à Paris, me portent à dire que le modèle québécois est probablement un des meilleurs mais aussi fragile que les autres, et que chaque décision que nous faisons à l’intérieur de ce modèle, nous devons prendre la précaution de comprendre qu’il est excessivement fragile et très menacé. »[6]

Une co-responsabilisation de l’intégration (immigrant- société d’accueil) pourrait tendre vers une intégration harmonieuse de tous les citoyens québécois, de longue date tout comme de nouveaux arrivants. L’emploi est un meilleur moyen de montrer aux personnes immigrantes qu’elles ont une place entière au niveau de la société québécoise. Mais aussi les professionnels immigrants ou travailleurs qualifiés devront à leur tour développer un sentiment d’appartenance à leur société d’adoption. Il serait difficile de parler ou de juger un modèle d’immigration par rapport à un autre, car comme le faisait remarquer l’agent de développement au CAMO-PI, Lambert Opula : «  (…) chaque société a sa façon d’aborder la question de l’immigration. Et c’est ce qui fait que les comparaisons inter-pays arrivent quelquefois à des conclusions qui peuvent ne pas refléter réellement la réalité. »[7]

Une immigration réussie est le fruit de l’adhésion de la population locale à l’accueil de nouveaux concitoyens. L’intégration des immigrants étant une responsabilité partagée suppose que tout acteur mette la main à la pâte pour une réussite de l’intégration professionnelle, résultante d’un mieux-vivre ensemble harmonieux.

Les autres provinces ouest-canadiennes sont plus performantes que le Québec en matière d’intégration professionnelle. Si le contexte économique et social (débat sur les accommodements raisonnables) n’a pas aidé les immigrants, le Québec est pourtant la province canadienne qui s’en est le mieux tirée durant la récession. Néanmoins, une catégorie de la population a été plus durement touchée: les immigrants. En se basant sur l’étude de l’Institut de la statistique du Québec intitulée Participation des immigrants au marché du travail en 2009, on aperçoit nettement que le taux de chômage au Québec était de 13,7% chez les immigrants contre 7,6% pour les natifs. Et on se souviendra que même lorsque le taux de chômage était à son plus bas niveau depuis 30 ans (septembre 2007), l’écart du taux de chômage des immigrants comparé à celui de la société d’accueil ne s’était pas pour autant réduit. Malgré le fait que les employeurs vivent constamment la menace de pénurie de main-d’œuvre, une partie de la population connaît un taux de chômage inacceptable. Les entreprises doivent être le reflet de la diversité de la société québécoise. Les médias doivent en être également le miroir dans une perspective de représentation de toutes les couches de la société mais aussi et surtout de diversification des sources d’information. La fonction publique québécoise, de son côté, doit d’abord balayer devant sa porte pour le recrutement des communautés culturelles.  Une meilleure représentation de la population inciterait les entreprises privées à faire leur part dans l’intégration des personnes immigrantes. La qualité des emplois des immigrants ainsi que la question de la différence salariale entre immigrants et Québécois dit de souche sont souvent évoquées pour décrire la précarisation des Néo-Québécois. Les intervenants du milieu communautaire tout comme les fonctionnaires demandent souvent aux nouveaux arrivants de travailler sur leur image afin de mieux s’adapter aux réalités de la société d’accueil, mais le gouvernement, doit également de son côté, sensibiliser la population québécoise aux réalités de l’immigration. L’immigration est une responsabilité partagée entre differents acteurs (gouvernement, immigrants, ordres professionnels, employeurs, institutions d’enseignement, syndicats, société civile)[8].

Dans la planification de l’immigration, le ministère de l’Immigration et des communautés culturelles du Québec veut accueillir 200 000 immigrants d’ici 2015. Dans un contexte de concurrence mondiale de l’immigration, le Québec cherche à saisir toutes les opportunités. Pour cette raison, il développe une politique d’attraction très séduisante certes mais pêche dans l’intégration et la rétention des travailleurs qualifiés, des immigrants investisseurs tout comme des étudiants étrangers: un véritable paradoxe. Selon l’ancien vérificateur général, Renaud Lachance, cité par La Presse Canadienne : «Le gouvernement Charest ouvre toutes grandes les portes du Québec aux immigrants sans tenir compte de la capacité de l’État à les intégrer en emploi. »[9]

L’arrimage entre les besoins du marché québécois et les compétences des immigrants alimente les débats sur le mode de sélection des immigrants : une immigration très qualifiée ou peu qualifiée ou la conciliation des deux? Le resserrement des critères de sélection des immigrants obéit à une double logique : recruter des immigrants qui correspondent exactement aux besoins du marché et ainsi permettre aux travailleurs qualifiés de trouver des emplois vacants à leur arrivée au Québec. Les pénuries actuelles et futures se situent plus dans des métiers manuels comme soudeur, plombier, boucher, mécanicien, machiniste sans oublier les métiers liés aux services et à l’économie du savoir. Une flexibilité et une adaptation intelligente de la grille de sélection permettraient également de prendre en compte les besoins changeants du marché du travail québécois.

Certes, de récentes études minimisent l’apport de l’immigration sur le plan démographique et économique (Le livre Le Remède imaginaire-Pourquoi l’immigration ne sauvera pas le Québec, de Benoît Dubreuil et Guillaume Marois et les rapports de l’Institut Fraser de 2009 et 2011[10]) et démolinguistique (anglicisation de Montréal menaçant la vitalité du français, idée défendue par Michel Pagé dans son essai[11], et la dernière publication de l’Office québécois de la langue française (OQLF) sur la langue parlée à la maison.). Mais pour la société québécoise, l’immigration est d’abord et avant tout une richesse économique, linguistique, sociale et culturelle. Cette conception se différencie de la conception européenne où l’immigration est perçue comme un fardeau pour la société d’accueil.

Mme Kathleen Weil avait bien fait de rappeler dans le cadre de l’Étude des crédits budgétaires 2011-2012 du ministère de l’Immigration et des Communautés culturelles, volet Immigration : « Le Conference Board du Canada souligne par ailleurs l’influence positive des travailleurs immigrants sur la capacité d’innovation des entreprises, sur les investissements étrangers au pays et sur les relations commerciales avec leurs pays d’origine. »[12] Il faudrait cependant ajouter: si et seulement si on utilise leur plein potentiel!


[1] Ce principe de la France, une et indivisible exclut la question des statistiques ethniques et de facto la question de la diversité.

[3] Congrès-jeunes du PLQ: Charest et Weil ne se prononcent pas sur les enjeux, Jocelyne Richer,
La Presse Canadienne, 12 août 2011.

[4] La planification de l’immigration au Québec pour la période 2012-2015. Document de Consultation 2012-2015, avril 2011, pp3-4, 33p.

[5] MOT DE LA MINISTRE DE L’IMMIGRATION ET DES COMMUNAUTÉS CULTURELLES, La planification de l’immigration au Québec pour la période 2012-2015. Document de Consultation 2012-2015, avril 2011, 33p.

[6] Journal des débats de la Commission des relations avec les citoyens, Version préliminaire, 39e législature, 2e session (début : 23 février 2011), Le mercredi 17 août 2011 – Vol. 42 N° 10, Audition Comité d’adaptation de la main-d’œuvre pour les personnes immigrantes.

[7] Journal des débats de la Commission des relations avec les citoyens, Version préliminaire, 39e législature, 2e session (début : 23 février 2011), Le mercredi 17 août 2011 – Vol. 42 N° 10, Audition Comité d’adaptation de la main-d’œuvre pour les personnes immigrantes.

[9] Immigration: Québec ne tient pas compte de la capacité d’intégration, La Presse Canadienne, 12 mai 2010.

[10] Selon l’étude de 2011, l’immigration coûte aux contribuables canadiens 23 milliards de dollars par année.

[11] Un passé, un destin/l’avenir d’un peuple, Michel Pagé, décembre 2010.

[12] Journal des débats de la Commission des relations avec les citoyens Version préliminaire, 39e législature, 2e session (début : 23 février 2011), Le lundi 18 avril 2011 – Vol. 42 N° 5,  Étude des crédits budgétaires 2011-2012 du ministère de l’Immigration et des Communautés culturelles, volet Immigration.


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