Publié par : Doudou Sow | 16 novembre 2010

Le point de vue de trois acteurs du système médical québécois sur l’intégration difficile des médecins étrangers

Dr Yves Lamontagne, président-directeur général sortant du Collège des médecins du Québec répétait souvent pour justifier le système d’évaluation du CMQ que  « les médicaments [ne] portent pas les mêmes noms partout, il faut les apprendre quand vous arrivez. Il y a des petites choses parfois que les gens ne voient pas et pensent que la médecine, c’est la même chose »[1].

La réalité reste que chaque industrie pharmaceutique qui sort un produit médical doit l’accompagner de son DCI (Dénominateur commun international). Ce qui permet à tous les professionnels de santé de prescrire où qu’ils soient. Des représentant médicaux ou délégués ou visiteurs médicaux (appellation dans d’autres pays), ont le rôle de promouvoir les nouveaux médicaments. Par exemple l’acétaminophène qui a déjà obtenu l’autorisation de mise sur le marché (ACM) est vendu aujourd’hui sous le nom de Tylénol fabriqué par le laboratoire Johnson & Johnson, une entreprise américaine.

« La formation additionnelle » des médecins étrangers

Dr Victor C. Glodboom, médecin et ancien gouverneur du Collège des médecins du Québec, remet les pendules à l’heure dans le cadre de la Consultation générale sur le document intitulé La planification de l’immigration au Québec pour la période 2008-2010 : « Il y a, par exemple, des médicaments qui existent ici qui n’existent pas dans un autre pays, ou vice versa, et il y a des médicaments qui portent un nom différent. Mais, mon Dieu, le pharmacien d’aujourd’hui est capable de donner un fier coup de main au médecin pour qu’il s’adapte à nos réalités si les autres compétences sont là. » Il poursuit en disant ce que nous partageons sur toute la ligne : «  Ce que je trouve embêtant aussi, c’est qu’on va exiger une période additionnelle de formation, mais il n’y aura pas de place disponible pour cette formation. Et je trouve cela injuste au point où je me sens gêné lorsque je suis dans un autre pays et je rencontre des gens potentiellement intéressés à l’immigration vers nous, je suis un peu gêné de dire à un médecin: Oui, venez, parce que je ne peux en toute honnêteté lui dire que son chemin sera facile. »[2]

Dr Victor Glodboom est  une personne respectée et une sommité qu’on ne présente plus dans le milieu médical, institutionnel et communautaire. Il  sait ce dont il parle. Sa biographie disponible dans « le Dictionnaire des parlementaires du Québec, 1792-1992 » en dit long sur son expertise dans le domaine médical. Cet ancien parlementaire (député libéral dans D’Arcy- McGee, en 1966 et réélu en 1970) et ministre des affaires municipales (1973-1976) fut professeur de pédiatrie, de sociologie et d’économie de la médecine à l’université McGill de 1950 à 1970. Il fut aussi président du comité sur l’Association médicale de la province de Québec et à l’Association médicale canadienne. Il a occupé le poste de Vice-président du Collège des médecins et chirurgiens de la province de Québec de 1962 à 1966. Il est également consultant à l’Association canadienne des ergothérapeutes et à l’Association canadienne des physiothérapeutes. Il fut Directeur général du fonds de la recherche en santé du Québec (15 janvier 1990).

Son intervention à l’Assemblée nationale dans le cadre d’une Consultation générale sur le document intitulé La planification de l’immigration au Québec pour la période 2008-2010 est une aubaine pour des personnes intéressées à entendre un autre discours que celui qui nous est souvent livré par le CMQ et les facultés de médecine. Il dresse une lecture exhaustive de la réalité du système médical qui va à l’encontre du discours ambiant des institutions corporatistes. Son témoignage est un outil précieux pour le sociologue que nous sommes. À ce titre, nous décortiquerons point par point ses arguments convaincants dans le but de les soumettre à la population québécoise. Nous reviendrons certainement dans nos prochains articles sur le contenu de ses analyses pertinentes sur les difficultés d’intégration des médecins étrangers. Il convient de le rappeler, il est un acteur qui a été dans le système médical, qui y a occupé des fonctions très importantes (médecin et ancien gouverneur du Collège des médecins du Québec) et qui est maintenant de l’autre côté de la table comme il le disait lui-même.

(Lire à ce sujet : Un autre discours sur l’intégration des médecins étrangers est possible par Doudou SOW)

Un autre point de vue pertinent nous permet également de déconstruire certains mythes sur la formation des DHCEU.

La formation équivalente des médecins étrangers

Le journaliste Fréderick Nicoloff avait posé une question intéressante au Docteur Réal Lacombe qui devrait permettre d’y voir un peu plus clair sur la formation des médecins étrangers : « Est-ce que la formation qu’ils ont reçue dans leur pays d’origine, est-ce qu’elle est à peu près la même ? »[3]

Dr Réal Lacombe, Directeur de la Santé publique et des Affaires médicales de l’Agence de la santé et des services sociaux de l’Abitibi-Témiscamingue répondait ainsi :

 «  Pour les médecins [ étrangers originaires du Moyen-Orient, d’Afrique du Nord, d’Amérique latine, d’Europe de l’Ouest, de France, de Suisse, d’Europe de l’Est ] qu’on a accueillis chez nous, je pense que oui, c’est probablement assez équivalent [ avec la formation québécoise]…Tous ceux qui ont été recrutés [ avec des permis restrictifs] ont évidemment passé à travers ce processus-là [ des examens et stages d’évaluation] sans avoir besoin de faire plusieurs années de formation complémentaire.»[4]

L’Abitibi-Temiscamingue est la région citée comme exemple d’intégration des médecins étrangers. L’Abitibi-Temiscamingue (2% de la population du Québec [2007]), la région qui a recruté le plus de médecins étrangers avec des permis restrictifs (14%, 24 médecins [2007]). La filière des médecins libanais est très développée dans cette région.

Le système de santé québécois et même canadien n’est pas exempt de critiques.

La question de l’accessibilité aux soins

Dr Robert Ouellet, président sortant de l’Association médicale canadienne (AMC) vient mettre de l’eau dans le vin du système médical.

«Nous arrivons 30e sur 30 pays européens (sic) pour la qualité de notre réseau de la santé, précise le Dr Ouellet. Pourtant, le Canada est cinquième au monde en ce qui concerne l’argent investi dans la santé. Il faut donc revoir tout notre système: ce n’est pas normal, ce qui se passe dans nos urgences et ce n’est pas normal de trouver normal un délai d’attente de six mois pour une prothèse à la hanche.» (Vieillissement des baby-boomers: alerte au «tsunami gris», Sara Champagne, La Presse, 23 août 2010).

Certes le manque de médecins étrangers ou médecins québécois n’est pas le seul problème du système de santé québécois mais il n’en demeure pas moins qu’il peut constituer une partie de la solution aux difficultés du système d’engorgement des urgences. La santé du patient se dégrade avec le délai d’attente.

Les conséquences de la non-intégration des médecins se mesurent par les longues listes d’attente, le manque de médecins de famille, le coût économique (le coût économique des temps d’attente au Québec estimée à 2,8 milliards  selon une étude de 2008) comme le faisait d’ailleurs remarquer M. Éric Caire, ex porte-parole de l’opposition officielle (Action démocratique du Québec) en matière de santé et de services sociaux lors d’un point de presse en date du lundi 12 mai 2008.

Une commission d’enquête sur le système de santé est même demandée par les familles des victimes du système de santé. Les contribuables n’ont pas accès aux soins de santé. Combien de fois des patients n’ont-ils pas été déçus d’entendre des médecins leur dire qu’ils ne peuvent plus prendre de nouveaux patients? Combien de fois des personnes disent préférer se rendre directement à une pharmacie pour se procurer un Tylénol au lieu de se rendre aux urgences?

Le codage des actes

« Le président de la Coalition des associations de médecins diplômés à l’étranger (CAMDE), Comlan Amouzou, en a assez de se faire «tenir le même discours depuis plus de 30 ans». «Le problème, ici, c’est que les médecins sont payés à l’acte. Leur but est de voir le plus grand nombre de patients possible et ils n’ont plus de temps pour former les nouveaux médecins», avance-t-il. » (Lisa-Marie Gervais , « La pénurie de médecins de famille ne se résorbera pas, Le Devoir, 2 février 2009 ».

Les médecins ont donc intérêt à voir plus de patients pour faire passer la carte d’assurance-maladie.

(Lire à ce sujet : Corporatisme du Collège des médecins du Québec et intransigeance des facultés de médecine : la population québécoise prise en otage par Doudou SOW)

Malgré les recommandations de tous les rapports (Legault, Bazergui, Échavé) sur l’épineuse question de l’intégration des médecins étrangers, le problème de leur intégration sur le marché du travail reste et demeure.

*Ce texte fait partie d’une série de 20 articles publiés sur le sujet des difficultés d’intégration des médecins diplômés à l’étranger (MDE).  


[1] SRC Radio 95,1 FM, Maisonneuve en direct-Les difficultés des médecins étrangers au Québec, Frédéric Nicoloff-6 avril 2007.

[2] Journal des débats de la Commission de la culture, version finale, 38e législature, 1re session (8 mai 2007 au 5 novembre 2008),  Le mardi 25 septembre 2007 – Vol. 40 N° 10. Consultation générale sur le document intitulé La planification de l’immigration au Québec pour la période 2008-2010. Audition: Congrès juif canadien, région du Québec (CJC-Québec) et Services d’assistance aux immigrants juifs (JIAS).

[3] SRC Radio 95,1 FM, Maisonneuve en direct-Les difficultés des médecins étrangers au Québec, Frédéric Nicoloff-6 avril 2007.

[4] Ibid.


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